Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 8
titre article
Gaël Prigent

L’Incarnation du sens figurĂ©

Marie‑Ève BĂ©noteau‑Alexandre, Les Psaumes selon Claudel, Paris : HonorĂ© Champion, coll. « Mystica », 2012, 912 p., EAN 9782745325112.

Écoute ce cri, peu Ă  peu qui s’écoute devenir un chƓur1 !

1L’ouvrage de Marie‑Ève BĂ©noteau‑Alexandre est profus et d’une telle richesse qu’on ne sait par quel bout le prendre, alors mĂȘme qu’il est d’une clartĂ© intellectuelle et linguistique remarquable : Ă©dition critique de l’ensemble des traductions claudĂ©liennes des psaumes, il offre l’intĂ©gralitĂ© de ceux‑ci en un seul volume, en mĂȘme temps qu’il en permet, par l’ample Ă©tude qui les prĂ©cĂšde, la parfaite intelligibilitĂ©. Quelques mots s’imposent donc d’emblĂ©e sur ce qui est la fin du volume dans tous les sens du terme.

2Cette Ă©dition se situe dans la succession et l’hĂ©ritage de celle de 1966, relativement ancienne aujourd’hui et qui fut l’Ɠuvre de RenĂ©e Nantet et Jacques Petit, rééditĂ©e en 2008 par Gallimard dans la collection « PoĂ©sies », ce qui a contribuĂ© Ă  ramener une certaine lumiĂšre sur ces traductions. Car c’est bien de traductions qu’il s’agit, ou annoncĂ©es comme telles. Et c’est bien lĂ  que rĂ©side toute la question, immĂ©diatement posĂ©e par M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre : d’emblĂ©e, l’ouvrage formule le problĂšme qui sera au cƓur de sa rĂ©flexion, et qui est Ă©videmment de savoir si le travail de Claudel s’apparente Ă  l’acte de traduire le texte biblique, ainsi qu’il l’affirme lui‑mĂȘme ici et lĂ , ou s’il ne s’agit pas davantage d’une mĂ©ditation, d’une paraphrase ou de ce que la poĂ©tique contemporaine nommerait réécriture. C’est lĂ  ce qui justifie la pertinence du titre : Les Psaumes selon Claudel, oĂč la prĂ©position se lit Ă  la maniĂšre latine (secundum), tout Ă  la fois comme l’expression d’une double possibilitĂ© — traduction ou crĂ©ation —, mais augmentĂ©e de l’imitation des formules nĂ©o‑testamentaires qui servent de titre aux Évangiles, de sorte que toute la dialectique du geste crĂ©ateur claudĂ©lien se trouve dĂ©jĂ  dit par‑lĂ , dans la mesure oĂč il s’agira bien d’une actualisation des Psaumes par le moyen d’une traduction qui est en mĂȘme temps et dialectiquement un acte crĂ©ateur inspirĂ©.

Les Psaumes de Claudel : un ensemble de traductions disparates

3Le premier mĂ©rite de l’essai qui constitue la premiĂšre partie de l’ouvrage consiste Ă  exposer l’histoire mĂȘme de ces textes, dont la rĂ©daction s’étend de 1918 Ă  1953, avec toute la diversitĂ© que suppose, sur une telle pĂ©riode, l’évolution tant personnelle qu’esthĂ©tique de l’auteur, de sa conception de la traduction aussi bien que de son rapport aux Écritures. De la mĂȘme façon se trouvent exposĂ©es la rĂ©ception de ces textes comme aussi leur contexte, et en particulier celui de l’émergence de la traductologie comme discipline, aussi bien que celui d’une rĂ©novation de l’exĂ©gĂšse biblique dans la premiĂšre moitiĂ© du xxesiĂšcle. Et c’est ce dernier point qui ouvre le plus de perspectives. AdossĂ© Ă  l’évolution de la position du Vatican sur les langues bibliques que sont l’hĂ©breu, le grec et le latin, que traduit l’apparition des grandes Bibles de la fin du xixesiĂšcle et du dĂ©but du xxesiĂšcle que sont, par exemple, celles de Fillion ou de l’abbĂ© Crampon, l’auteur montre que le travail de Claudel est surtout influencĂ© par la multiplication de traductions savantes Ă  partir de la rĂ©forme du brĂ©viaire mise en Ɠuvre par Divino afflatu en 1911, qui stipule la nĂ©cessitĂ© pour les clercs de comprendre eux aussi les psaumes, sur un modĂšle liturgique, mais contribue surtout Ă  rendre plus sensible que jamais l’obscuritĂ© d’une Vulgate de plus en plus discrĂ©ditĂ©e au profit d’un hĂ©breu rĂ©investi d’une primautĂ© qui invite Ă  retourner Ă  l’original. La tentation est grande alors d’imaginer Claudel en rĂ©actionnaire amoureux de la Vulgate et Ɠuvrant Ă  contre‑courant de la tendance modern(ist)e : tout l’intĂ©rĂȘt de la dĂ©monstration de M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre tient cependant prĂ©cisĂ©ment aux nuances qu’elles introduit de maniĂšre claire et rigoureuse Ă  l’égard de ce clichĂ© de la critique.

4Ainsi montre‑t‑elle que, si Claudel livre une vĂ©ritable bataille Ă  l’encontre du mouvement exĂ©gĂ©tique contemporain qu’on peut qualifier de littĂ©raliste, c’est de maniĂšre plus complexe et subtile qu’on ne le croirait a priori, et peut‑ĂȘtre notamment Ă  la lecture de ses seuls textes exĂ©gĂ©tiques donnĂ©s il y a quelques annĂ©es dĂ©jĂ  sous le titre : Le PoĂ«te et la Bible2. Certes, un double prĂ©supposĂ© se retrouve, qui fonde la position de Claudel : la prĂ©dilection pour une lecture symbolique des Écritures, affirmĂ©e dans la prĂ©face‑manifeste au Livre de Ruth traduit par l’abbĂ© Tardif de Moidrey d’une part, et l’aversion esthĂ©tique pour les traductions disponibles, rĂ©sumĂ©e en cette assertion dĂ©finitive : « Toutes les traductions françaises me font mal au cƓur3. » On n’est dĂšs lors pas surpris de constater avec l’auteur que Claudel prend la dĂ©fense de la Vulgate comme texte inspirĂ©, au triple motif que son inspiration, le statut que lui donne la Tradition et surtout le style de saint JĂ©rĂŽme l’élĂšvent mĂȘme au‑dessus de l’HĂ©breu, mais on l’est bien davantage de constater que cette position de principe est beaucoup moins draconienne dans les faits. Car, s’il rejette les traductions savantes dont la mĂ©thode consiste dans la transposition du sens littĂ©ral du texte original, Claudel est Ă©tonnamment sensible aux apports historico‑critiques des sciences bibliques, en particulier vĂ©tĂ©ro‑testamentaires. Et s’il semble Ă©vident qu’il traduit sur le texte latin, et en particulier sur le texte liturgique offert par le BrĂ©viaire plus encore que sur la Vulgate elle‑mĂȘme, il paraĂźt de mĂȘme plus que probable qu’il se nourrit des notes offertes par les Ă©ditions des Psaumes par Fillion, Crampon ou Segond, et mĂȘme qu’il se sert de leurs traductions comme tremplin pour la sienne propre, comme si le sens figurĂ© qu’il s’efforçait de faire Ă©merger Ă  travers sa propre Ɠuvre naissait justement, non du corps‑à‑corps, mais du mot‑à‑mot avec le Texte. Tant et si bien que le calque devient pour lui un vĂ©ritable mode de traduction ; mais ce que montre l’auteur, c’est que cette fidĂ©litĂ© d’apparence Ă  la lettre est le cƓur mĂȘme du paradoxe claudĂ©lien, dans la mesure oĂč « la lettre est prĂ©cisĂ©ment le matĂ©riau qui rend possible, chez Claudel, l’émergence d’un sens qui n’a rien de littĂ©ral » (p. 254). Ainsi, par exemple, de la traduction du verset 17 du psaume cxlvii : Mittit crystallum suum sicut bucellas (« Il envoie son aliment par bouchĂ©es », selon la proposition de saint Jean de la Croix signalĂ©e par Claudel dans son Journal), que le poĂšte — s’appuyant sur les commentaires de Fillion signalant que l’hĂ©breu permet de comprendre que le cristal dĂ©signe ici la glace, qui lui ressemble — rend, dans sa traduction de 1918, par cette trouvaille : « La pluie s’est contractĂ©e en cristaux ». En s’éloignant de la lettre latine, Claudel retrouve alors un sens conforme Ă  l’esprit de l’hĂ©breu tout en s’autorisant un symbolisme revivifiĂ©.

Les paradoxes du poĂšte

5On voit en tout cas apparaĂźtre alors une premiĂšre formulation possible de la contradiction claudĂ©lienne selon M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre : poĂšte, il jouit par rapport au simple traducteur d’une libertĂ© crĂ©atrice qui ne peut se dĂ©finir que comme l’à rebours de la fidĂ©litĂ© aveugle au texte qu’il traduit, mais se heurte en mĂȘme temps au caractĂšre inspirĂ© du Texte duquel ne peut ĂȘtre retranchĂ© un iota. L’évolution du poĂšte et de ses traductions va largement rĂ©sorber cette contradiction en l’amenant, aprĂšs les premiĂšres tentatives de 1918, Ă  interroger un autre Ă©lĂ©ment constitutif de l’inspiration biblique propre aux Psaumes : non pas seulement la lettre de l’Écriture, mais la position propre au psalmiste et la nature de la voix de celui qui parle. L’énonciation offre alors le sujet des plus remarquables analyses d’un ouvrage qui en compte beaucoup : car M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre montre non seulement comment Claudel se met Ă  la place de saint JĂ©rĂŽme, patron des traducteurs et Ă©crivain inspirĂ©, modĂšle d’une imitation qui engendre une langue claudĂ©lienne marquĂ©e, comme on le sait, par des latinismes touchant tout Ă  la fois au lexique et Ă  la syntaxe (la dĂ©monstration tirant ici un riche parti de la distinction entre les diffĂ©rentes versions du psautier dues au PĂšre de l’Église : le psautier romain, le psautier gallican qui mime davantage la langue hĂ©braĂŻque et le psautier juxta HebrĂŠos, de sorte qu’on aboutit Ă  ce constat inattendu que ce que recherche Claudel chez JĂ©rĂŽme, c’est finalement l’hĂ©breu rendu par le latin Ă  travers ce qui paraĂźt ĂȘtre une façon de violenter la langue de CicĂ©ron en s’efforçant de rugir comme le vieux lion de la Vulgate4), mais encore et surtout comment il s’identifie Ă  David (cet autre lion). « J’essaye d’ĂȘtre David Ă  mon tour », dit‑il, en se projetant dans la figure historique du psalmiste, qui porte en elle et avec elle la langue hĂ©braĂŻque augmentĂ©e du mystĂšre d’une Ă©nonciation originelle, premiĂšre, historique en un sens qui dĂ©passe de beaucoup celui de la recherche historico‑critique. Si bien que la dimension liturgique de l’Ɠuvre de Claudel, par laquelle, comme Ă  l’office, le cĂ©lĂ©brant devient le porte‑voix de l’Église elle‑mĂȘme, le cĂšderait ici Ă  la profĂ©ration d’un cri individuel, celui du prophĂšte. Mais surtout, ce que montre l’auteur, c’est que cette projection, cette identification, ne tient pas uniquement ni principalement Ă  la parentĂ© entre le Roi adultĂšre, repenti et inspirĂ© et un poĂšte aux caractĂ©ristiques biographiques et psychologiques comparables : elle est d’ordre poĂ©tique et exĂ©gĂ©tique, et transcende les simples scories du mĂȘme ordre que les latinismes et qu’on peut relever au titre des hĂ©braĂŻsmes.

6De sorte qu’on pourrait rĂ©sumer l’ouvrage Ă  une gigantesque enquĂȘte sur le sens Ă©nigmatique du titre de l’un des recueils de psaumes claudĂ©liens, et schĂ©matiser sa composition Ă  travers l’évolution des hypothĂšses initialement portĂ©es sur lui jusqu’à celles apportĂ©es au terme du raisonnement : Paul Claudel rĂ©pond les Psaumes. RĂ©pondre, explique M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre, c’est d’abord, Ă©videmment, se placer dans la continuitĂ© de la liturgie et produire une Ɠuvre qui Ă©quivaille aux rĂ©pons au cĂ©lĂ©brant Ă  l’office, adopter la forme antique du chant amƓbĂ©e, et justifier les Psaumes par l’Écriture en rĂ©pondant de la traduction. Mais c’est aussi bien plus que cela. C’est confondre en une seule forme un projet liturgique (rĂ©pondre le texte liturgique par excellence par la littĂ©rature comme on le fait en rĂ©pondant la messe), un projet poĂ©tique (rĂ©pondre au psaume par une psalmodie qui en soit le reflet) et un projet esthĂ©tique (la mise en Ɠuvre d’un dialogue exĂ©gĂ©tique avec les Écritures). On comprend dĂšs lors que l’on puisse proposer comme modĂšle de cette Ă©criture la Lectio divina monastique, et faire des traductions claudĂ©liennes le revers d’une mĂ©daille dont l’avers Ă©tait constituĂ© de ses exĂ©gĂšses. Mais l’exercice de la traduction, ou supposĂ©e telle, engendre cette originalitĂ© paradoxale, formidablement formulĂ©e par M.‑È. BĂ©noteau‑Alexandre :

En incarnant un sens figurĂ© dans la lettre de sa traduction, Ă  la place de la lettre mĂȘme du texte biblique, Claudel met en place [
] une lecture littĂ©rale du sens figuré : le sens littĂ©ral de la traduction claudĂ©lienne exprime l’un des sens figurĂ©s du texte biblique. (p. 518)

Le style & l’humilitĂ©

7Au bout du compte, c’est bien au rapport de l’écrivain avec l’Écriture que renvoient les traductions de Claudel, et c’est donc la question du Je qui est centrale : s’identifiant Ă  saint JĂ©rĂŽme ou Ă  David, le poĂšte cherche sa voix Ă  travers l’élaboration d’une priĂšre ambivalente, universelle et personnelle, Ă©minemment personnelle, jusqu’à l’originalitĂ© Ă  laquelle le poĂšte ne saurait renoncer. La gageure consiste alors Ă  ce qu’elle demeure malgrĂ© tout une vĂ©ritable priĂšre du c(h)Ɠur. Et c’est cette tentative et ce cheminement que permet de suivre le recueil proposĂ© ensuite par Marie‑Ève BĂ©noteau‑Alexandre, grĂące Ă  un certain nombre de choix Ă©ditoriaux forts et affirmĂ©s : celui, en particulier, de donner Ă  lire les psaumes de Claudel Ă  partir des textes publiĂ©s et non Ă  partir des manuscrits, et plus encore celui de les donner dans l’ordre de leur publication et non dans l’ordre fictif et restituĂ© du psautier lui‑mĂȘme. De sorte qu’au lieu de lire une Ɠuvre que Claudel n’a jamais Ă©crite, en cheminant artificiellement du psaume 1 au psaume 150, on dĂ©ambule Ă  travers les traductions en suivant perceptiblement l’effort claudĂ©lien pour parvenir Ă  poser sa voix Ă  la hauteur du mystĂšre de la RĂ©vĂ©lation.