Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 17, numéro 1
titre article
Héctor G. Castaño

La dette, les corps & la crise de l’individu

Samuel Weber, InquiĂ©tantes singularitĂ©s, traduction de Charles Coustille, Paris : Éditions Hermann, coll. « Le Bel Aujourd’hui », 2014, 340 p., EAN 9782705687915.

1Quelle place la pensĂ©e contemporaine rĂ©serve-t-elle au singulier ? Ou plutĂŽt, quelle place peut-elle lui rĂ©server, Ă©tant donnĂ© les contraintes idĂ©ologiques, Ă©conomiques ou matĂ©rielles de notre prĂ©sent ? Cette question rĂ©sumerait peut-ĂȘtre le propos d’InquiĂ©tantes singularitĂ©s qui, loin de proposer une thĂ©orie rassurante de la singularitĂ©, cherche Ă  aborder un problĂšme que notre temps rend presque impensable. Cela explique le choix des fils conducteurs : la guerre contre la terreur, la crise Ă©conomique, les transformations de la souverainetĂ©, les images produites par les mĂ©dia, etc. Autant de « symptĂŽmes » d’un malaise qui invite Ă  poser encore une fois la question de la singularitĂ© et des rapports qu’elle entretient avec la figure de l’individu, qui lui a longtemps fait de l’ombre.

2Le livre de Samuel Weber s’écrit Ă  partir de sources trĂšs diverses, certaines trĂšs lointaines entre elles : les analyses de La GenĂšse se cĂŽtoient avec celles de Freud ou des discours Ă©conomiques de nos jours. D’un texte Ă  l’autre, le problĂšme de la singularitĂ© se dĂ©cline diffĂ©remment et, comme le livre le montrera dans le chapitre « La singularitĂ© de la connaissance littĂ©raire », il constitue d’abord un problĂšme de lecture. Ou le problĂšme de la lecture : celui qui apparaĂźt dans le choix des textes, leur Ă©tude et surtout l’interprĂ©tation que toute lecture met en place.

3Pour cette raison, le motif du singulier nomme d’abord l’instance qui met en marche un travail de lecture attentif aux bordures critiques — externes et internes — de ce que S. Weber appelle « l’interprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste de la faute ». Si cette interprĂ©tation peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e paradigmatique dans sa portĂ©e, c’est probablement dans la mesure oĂč elle se confond avec ce que l’on a pu nommer « la mĂ©taphysique ». Pour cette raison :

toute alternative Ă  l’interprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste dominante de la faute (Ă  laquelle se conforme le bon citoyen) devra se construire sur des contradictions et des tensions internes plutĂŽt qu’en faisant appel Ă  une extĂ©rioritĂ© qui, en tant que telle, est dĂ©jĂ  incluse dans la logique binaire et oppositionnelle du systĂšme politique mono-thĂ©ologique et de ses institutions. (p. 209)

4Cette citation illustre la difficultĂ© principale d’InquiĂ©tantes singularitĂ©s : il faudra aller Ă  la rencontre de la singularitĂ© Ă  l’intĂ©rieur d’une interprĂ©tation dominante. Celle-ci pourtant n’octroie aucune place Ă  la singularitĂ© dans la topologie de ses oppositions binaires.

5Dans le cadre de cette interprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste, S. Weber privilĂ©gie un moment plutĂŽt « moderne » oĂč la rĂ©duction voire l’élimination du singulier devient une tĂąche systĂ©matique. Or la singularitĂ© est aussi fuyante qu’instable et, dans cette mesure, en elle s’opĂšre la plus coriace des rĂ©sistances, sous les formes les plus diverses : comme dĂ©tournement, comme parasitage ou, justement, comme interprĂ©tation. Mais si les accents politiques d’une telle rĂ©sistance semblent clairs, il faut avancer que la singularitĂ© ne se donne jamais comme telle. C’est pour aborder cette difficultĂ© supplĂ©mentaire que le livre de S. Weber propose autant de dĂ©tours et autant d’interprĂ©tations. Car le mode d’apparition de la singularitĂ© consiste Ă  se donner pour se perdre immĂ©diatement. Elle est dĂšs lors si impuissante, elle semble tellement Ă©trangĂšre Ă  la force, qu’on peut se demander si ce qu’elle produit est vraiment une forme de rĂ©sistance.

6La difficultĂ© Ă  saisir une telle instance s’illustre dans le conflit entre l’individu et le singulier. Ces deux concepts nomment les deux pĂŽles autour desquels s’articulent les principales approches du livre. Mais ces deux pĂŽles ne sont pas simplement symĂ©triques. L’individu incarne le dĂ©sir d’accomplissement qui caractĂ©rise l’interprĂ©tation dominante depuis plusieurs siĂšcles. De son cĂŽtĂ©, le singulier est une composante de l’individu qui serait toujours inatteignable, y compris par l’individu lui‑mĂȘme. Il n’est donc ni simplement intĂ©rieur, ni simplement extĂ©rieur.

7Dans un premier moment, nous proposons de systĂ©matiser, de façon schĂ©matique et illustrative, et peut-ĂȘtre un peu rĂ©ductrice, les diffĂ©rences entre le concept d’individu et celui de singulier dĂ©veloppĂ©s dans InquiĂ©tantes singularitĂ©s. Le « tableau » qui en rĂ©sulte permettra de mieux s’orienter dans la brĂšve exposition thĂ©matique qui suivra, et qui essaiera de souligner les apports principaux du livre pour plusieurs chantiers de rĂ©flexion sur nos plus intimes inquiĂ©tudes contemporaines : le problĂšme philosophique du temps comme problĂšme de l’avenir l’économie et la crise ; l’action politique ; et finalement, le concept de corps et, avec lui, le vaste domaine de l’esthĂ©tique, avec une attention portĂ©e trĂšs particuliĂšrement Ă  la critique littĂ©raire.

Le singulier n’est pas simplement l’individu (tableau rĂ©capitulatif)

8En schĂ©matisant le contraste entre le singulier et l’individu, que S. Weber dĂ©veloppe avec soin tout au long de son texte, il sera possible de mieux s’orienter dans les enjeux et thĂ©matiques trĂšs variĂ©s que ce livre aborde. Chaque trait de la singularitĂ© est celui d’un dĂ©bordement de l’individu, car ce dernier ne serait qu’une interprĂ©tation moderne du problĂšme de la singularité :

9a) La singularitĂ© est divisible, tandis que l’individu se veut indivisible (p. 10‑11).
b)
La singularitĂ© est une forme de la diffĂ©rence, et plus concrĂštement de la diffĂ©rence avec soi. L’individu, lui, est une forme de l’identité : il se veut identique Ă  soi (p. 46).
c)
Le singulier est irrĂ©pĂ©tible, mais sa structure le promet Ă  la rĂ©pĂ©tition (il est donc une forme de ce que Derrida a appelĂ© l’itĂ©rabilitĂ©1, c’est-Ă -dire de la rĂ©pĂ©tition qui comporte de l’altĂ©ration ou de l’altĂ©ritĂ©) (p. 11 et p. 43). L’individu, par contre, ne peut qu’ĂȘtre ou ne pas ĂȘtre (p. 7).
d)
IrrĂ©pĂ©tible, la singularitĂ© est pourtant liĂ©e Ă  ce qui la prĂ©cĂšde : dĂšs lors, le trait caractĂ©ristique du singulier est sa relationnalitĂ© (p. 124) ; il est « liĂ© Ă  un retour toujours manqué » (p. 10). L’individu, de son cĂŽtĂ©, est conçu comme une entitĂ© Ă  vocation autosuffisante et comme rĂ©duction de l’altĂ©ritĂ©.
e)
La singularitĂ© est inquiĂ©tante (p. 277-279), l’individu est rassurant (p. 91). Elle est inquiĂ©tante car elle n’a pas de lieu propre, ni de sens propre non plus : elle est vide de sens (p. 9).
f)
La singularitĂ© est une « finalitĂ© sans fin » : elle se lit Ă  partir de ce que l’esthĂ©tique kantienne a ouvert (p. 87). La singularitĂ© permet, grĂące Ă  son caractĂšre relationnel, un sentir en commun (qui n’est pas un sensus communis) : dĂšs lors, le terrain d’expĂ©rience de la singularitĂ© n’est pas le calcul rationnel, mais plutĂŽt l’affect Ă©veillĂ© par sa rencontre (p. 260).
g)
La singulier n’est pas le particulier : le particulier Ă©tant ce qui s’ordonne au gĂ©nĂ©ral (p. 193). Dans cette mesure, ni l’État-nation ni le peuple ne constituent les formes juridiques ou morales de la singularitĂ©.
h)
Le « soi », Ă  partir de Descartes, dĂ©signe l’homme de maniĂšre exemplaire (p. 194-195). Le soi ou le « self » sont donc des concepts qui s’opposent Ă  la singularitĂ©, qui n’est pas le principe de quelque chose d’indivisible et autonome (p. 184).
i)
L’individu est un concept qui fait systĂšme avec ceux de genre et d’espĂšce : il est individu toujours par rapport Ă  un genre, selon la logique de l’exemplaritĂ© propre au paradigme crĂ©ationniste (p. 141 et p. 195). Le singulier, de son cĂŽtĂ©, ne relĂšve ni d’une gĂ©nĂ©ralisation ni d’une particularisation.
j)
Puisque la notion d’individu est une interprĂ©tation de la singularitĂ©, celle-ci est insĂ©parable de l’individu. Paradoxalement, le singulier est aussi ce qui se distingue radicalement de l’individu, et cela est ainsi prĂ©cisĂ©ment parce que la singularitĂ© se caractĂ©rise par sa sĂ©parabilitĂ© radicale et sa divisibilitĂ© irrĂ©ductible (p. 229). L’individu n’est jamais simplement indivis, il est aussi singulier : ce ne sont pas des notions opposĂ©es. Il faut plutĂŽt comprendre la notion moderne de l’individu comme une interprĂ©tation de la singularitĂ© qui s’enracine dans la tradition abrahamique (p. 184).
k)
L’expĂ©rience de la singularitĂ© est de l’ordre de la rencontre (p. 257), l’individu par contre appartient Ă  l’ordre du visible (au sens aussi du visible idĂ©al, de ce qui peut ĂȘtre rendu prĂ©sent) ou du toucher cognitif (p. 260). Le singulier est ressenti, non pas perçu (p. 293).
l)
La rencontre de la singularitĂ© se fait, paradoxalement, dans la perte de la singularitĂ© (p. 260)2 : nommer le singulier, c’est le perdre (p. 293). L’expĂ©rience de la singularitĂ© est une expĂ©rience de la dĂ©possession.
m)
DĂšs lors, on peut opposer une Ă©conomie de la singularitĂ© comme Ă©conomie de la perte, Ă  une Ă©conomie de l’individu comme Ă©conomie du gain.

Une singularité à venir

10Ainsi dĂ©crite, la quĂȘte de la singularitĂ© pourrait bien paraĂźtre celle d’un impossible. Le livre de S. Weber montre que le concept d’individu est mortellement atteint, et nĂ©anmoins il semble aujourd’hui plus inĂ©branlable que jamais. Face Ă  lui, la singularitĂ© a‑t­elle un avenir quelconque ?

11Une analyse rapide des conditions qui s’offrent Ă  nous pour tenter de dĂ©placer le privilĂšge de l’individu, pourrait mener trĂšs vite Ă  une conclusion pessimiste. Il faut pourtant reconnaĂźtre dans la structure qui alimente ce pessimisme, la chance d’une Ă©valuation nouvelle du rĂŽle de la singularitĂ©. Cette structure est ce que Derrida, en empruntant ce terme Ă  la biologie, a appelĂ© « l’auto-immunitĂ©3Ă©. Tout corps est en danger, aussi bien le corps du sujet que celui des États ou de n’importe quelle institution menacĂ©e par et dans sa propre finitude. L’auto-immunitĂ© dĂ©signe un mĂ©canisme protection qui se dirige contre cela mĂȘme qu’elle est censĂ©e protĂ©ger. Le rĂ©sultat de la logique auto-immunitaire est la perte de cela mĂȘme qui devrait rester immune.

12S. Weber indique que ce concept, que Michael Nass identifie Ă  celui de « diffĂ©rance4 », « implique un certain pessimisme » (p. 29), mais il contient aussi la chance d’une transformation. Aussi bien le danger que la chance contenus dans le processus d’auto-immunitĂ© seraient l’« Ɠuvre » de la singularitĂ©. En effet, c’est le passage de la singularitĂ© Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© (de l’individu, du particulier et de l’identification en gĂ©nĂ©ral) qui dĂ©clenche le processus auto-immunitaire. Si le gĂ©nĂ©ral ou l’identique Ă  soi Ă©taient donnĂ©s une fois pour toutes, aucune inquiĂ©tude ne pourrait les affecter. Au contraire, S. Weber montre que c’est dans une certaine inquiĂ©tude suscitant l’angoisse que le sujet se constitue, prĂ©cisĂ©ment pour se protĂ©ger. Le processus auto-immunitaire est une « machine »5 qui semble laisser peu d’issues. S. Weber accorde Ă  Derrida la gĂ©nĂ©ralisation de cette logique Ă  l’ensemble du vivant et au-delĂ , mais il invite Ă  ne pas sombrer trop vite dans le pessimisme :

Si cette fonction auto-immunitaire est inĂ©vitable et omniprĂ©sente, il reste Ă  distinguer ses diffĂ©rents effets et orientations. Ou bien elle insiste sur la prĂ©servation et la protection de ce qui ne peut tout simplement pas ĂȘtre protĂ©gé : la vĂ©ritable identitĂ© Ă  soi de l’institution ou de l’individu ; ou alors elle peut offrir l’opportunitĂ© de transformer cette identitĂ© Ă  soi, non pas en la protĂ©geant telle qu’elle Ă©tait dĂ©jĂ , mais en l’ouvrant Ă  la transformation, Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© qu’elle a toujours contenue (mais qu’elle a aussi cherchĂ© Ă  rĂ©duire, Ă  dissimuler.) (p. 37)

13S. Weber dit juste et, pourtant, le problĂšme ne fait que de se poser. Car il faut prĂ©ciser de quelle maniĂšre la distinction des effets et des orientations est possible Ă  l’égard d’une structure aussi « omniprĂ©sente ». La question la plus difficile est de distinguer l’auto-immunitĂ© de ses effets. Doit-on par exemple apprendre Ă  reconnaĂźtre des variations au niveau de la vulnĂ©rabilité ? Peut-on affirmer que la vulnĂ©rabilitĂ© est aujourd’hui plus ou moins importante que dans le passé ? En somme, peut-on faire une histoire de l’auto-immunitĂ© et dĂ©finir ses moments ou ses Ă©poques ?

14Dans un chapitre riche et dense d’InquiĂ©tantes singularitĂ©s, « La vie nue et la vie en gĂ©nĂ©ral », S. Weber dĂ©veloppe ces questions Ă  propos d’une lecture d’Agamben6. En analysant les phĂ©nomĂšnes concentrationnaires, S. Weber critique la rĂ©duction du problĂšme de la vie Ă  la « vie nue », c’est-Ă -dire Ă  une pure identitĂ© Ă  soi (p. 128) qui ne peut justement pas expliquer « le procĂ©dĂ© de sĂ©lection par lequel certains groupes sont dĂ©signĂ©s comme les victimes des colons, et plus tard, de la machine Ă  tuer nazie. » (p. 135). La rĂ©duction de la vie Ă  la vie nue reste donc une dĂ©marche insuffisante, et Weber propose plutĂŽt d’analyser la hiĂ©rarchie Ă  l’intĂ©rieur de la vie sur laquelle se construisent les idĂ©ologies racistes et coloniales. En effet, la mise Ă  mort de groupes entiers se justifie, dans une perspective eugĂ©niste, comme la promotion d’une vie meilleure :

MĂȘme dans le racisme biologique des nazis, il semble qu’il y ait une hiĂ©rarchie de valeurs qui implique une Ă©chelle qualitative de la vie et dĂ©borde la notion de vie purement biologique. (p. 136)

15C’est l’évaluation et le souhait de garder l’indemnitĂ© d’une « vie en gĂ©nĂ©ral » qui conduit aux entreprises d’élimination des formes de vie jugĂ©es hostiles ou infĂ©rieures. Le problĂšme de la vie se situe dĂšs lors dans l’horizon du salut, et la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la vie est ce au nom de quoi on exerce la violence contre des vivants7 singuliers, qui ne sont que « des instanciations imparfaites de la « vie nue » ou naturelle — ce qui revient Ă  dire de la vie en gĂ©nĂ©ral, la vie prise dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© gĂ©nĂ©ratrice. On aura dĂ©jĂ  compris que pour Weber il s’agit de questionner la valeur de la gĂ©nĂ©ralitĂ© en faveur de la singularitĂ© du vivant, et notamment parce que cette valeur s’enracine dans la notion d’une vie sacrĂ©e antĂ©rieure Ă  la chute. Un discours eugĂ©niste comme celui des nazis vise notamment Ă  atteindre le salut (p. 111) au travers d’un sacrifice de la mort elle‑mĂȘme et de la mort incarnĂ©e dans la vie dĂ©chue, c’est-Ă -dire de la vie en tant que intrinsĂšquement finie.

Par une telle extermination massive, organisĂ©e et exĂ©cutĂ©e dĂ©libĂ©rĂ©ment et systĂ©matiquement, les auteurs des crimes pouvaient croire qu’ils protĂ©geaient, par l’eugĂ©nisme, la vie en gĂ©nĂ©ral des forces de la mort, tout en mobilisant  paradoxalement ces mĂȘmes forces dans leur projet de protection. (p. 146)

16Ce processus, qui correspond Ă  la logique auto-immunitaire qu’on vient d’esquisser, a ses sources dans une longue tradition. La pensĂ©e de la singularitĂ©, et donc de la finitude sans rĂ©fĂ©rence Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la vie, semble indispensable pour donner une chance Ă  l’auto-transformation que S. Weber reconnaissait dans le processus auto-immunitaire lui-mĂȘme.

17Ainsi peut-on essayer de rĂ©flĂ©chir Ă  partir de cette rĂ©flexion Ă  la portĂ©e et Ă  l’inĂ©vitabilitĂ© de la logique auto-immunitaire sans postuler pour autant un concept de « vie en gĂ©nĂ©ral ». Et c’est justement en considĂ©rant le dĂ©placement de ce concept en direction de ce que Derrida a appelĂ© « la-vie-la-mort », qu’on se rend compte qu’on n’a pas affaire Ă  deux domaines essentiellement distincts : la vie — et sa structure auto-immunitaire — d’un cĂŽtĂ©, et ses effets d’un autre. Comme Derrida le rappelait Ă  propos de la diffĂ©rance, celle-ci ne se distingue pas de ses effets8. Distinguer « les effets et les orientations » de la logique auto-immunitaire, ce n’est donc pas distinguer entre une dimension immuable et une autre contingente. C’est plutĂŽt faire la « critique » de ses effets tout en sachant qu’une telle critique ne prend pas appui sur un point extĂ©rieur, mais qu’elle est dĂ©jĂ  impliquĂ©e dans ce mouvement de production d’effets. Si on comprend de cette maniĂšre l’appartenance Ă  ce qu’on veut transformer, notre approche critique sera dĂ©jĂ  en train de pratiquer une stratĂ©gie dĂ©terminĂ©e de prise de position — singuliĂšre —  à partir de laquelle une pensĂ©e de la singularitĂ© peut s’esquisser.

18Dans InquiĂ©tantes singularitĂ©s, « je » nomme une telle prise de position. En effet, S. Weber privilĂ©gie la figure moderne du sujet pour Ă©tudier une des scĂšnes le plus intimes de l’inquiĂ©tude : celle qui se construit autour du « je » (il traduit par « je » le « Ich » de la topique freudienne). Le « je » n’est pas simplement le sujet ou l’individu. Il nomme, dans la construction moderne de la subjectivitĂ©, la place instable du singulier. Si la singularitĂ© a un avenir, celui-ci ne consistera pas en la restitution au sujet philosophique d’une digitĂ© perdue, mais plutĂŽt en la continuation et l’intensification des apories qui le constituent, Ă  l’endroit mĂȘme oĂč cela (nous) produit de l’angoisse.

19À ce propos, S. Weber suit les analyses de plusieurs textes de Freud9 pour montrer deux choses : que l’angoisse (comme expĂ©rience de « l’inquiĂ©tante singularité ») est intrinsĂšquement relationnelle, c’est-Ă -dire que sa fonction est d’empĂȘcher la fermeture sur soi du sujet. Et par consĂ©quent que le « je », lieu oĂč l’angoisse Ă  lieu, est le topos de la singularitĂ©. DĂšs lors, le « je » ne dĂ©signe pas une quelconque certitude inĂ©branlable et encore moins le lieu du sujet souverain et maĂźtre de soi : S. Weber le conçoit au contraire comme une limite, une membrane ou une surface d’inscription qui permet la constitution hĂ©tĂ©rogĂšne et diffĂ©rentielle du sujet (p. 55‑58). Conçu comme une telle instance relationnelle et non-souveraine, le « je » n’est plus un principe assurant le libre exercice de la volontĂ© ni l’expression active de l’individu, mais plutĂŽt le lieu oĂč cette volontĂ© et cette activitĂ© rencontrent une limite interne infranchissable.

20Car en effet la fonction souveraine retombe, dans cette topologie, sur le « sur-je » (traduction de Â«Â Ăœber-Ich ») qui est l’instance qui offre une premiĂšre rĂ©ponse au sentiment de l’angoisse. Cette rĂ©ponse est la protection par la projection qui consiste Ă  localiser l’angoisse Ă  l’extĂ©rieur du sujet comme un objet perceptible et identifiable. La projection propose donc un projet d’avenir, celui qui justement confirme la logique auto-immunitaire en essayant de limiter, voire de supprimer, l’effet angoissant. Le sur-je, mais aussi l’État ou, comme on va le voir, une certaine thĂ©ologie de la dette, sont les « institutions » qui tentent de combler le dĂ©sir de protection d’un « je » angoissĂ©, dans une dĂ©marche qui pourtant s’avĂšre suicidaire. On peut donc traduire cela en termes politiques : « La protection et la dĂ©tention prĂ©ventive, et peut-ĂȘtre la politique en gĂ©nĂ©ral, cherchent Ă  parer la menace destructrice d’un futur sans rĂ©demption en le confinant dans le prĂ©sent » (p. 145).

21Avant d’aborder cette idĂ©e, Il paraĂźt opportun de comprendre la configuration Ă©conomique d’une telle manƓuvre de protection. Cela nous permettra de tisser ensemble le problĂšme de l’angoisse avec la crise Ă©conomique que traverse aujourd’hui l’Europe. L’économie, Ă©lĂ©ment omniprĂ©sent dans les sociĂ©tĂ©s contemporaines et dans la prise de dĂ©cisions politiques, n’est pas sĂ©parable d’une problĂ©matique d’ordre thĂ©ologique. C’est notamment autour du concept de dette que S. Weber montre comment une pensĂ©e de la singularitĂ© peut mettre en « crise » la promesse de rĂ©demption et de protection qui configure le discours dominant et la pratique du capitalisme contemporain.

Économie du singulier

22On peut commencer par interroger ce qui permet de passer de cette discussion de la philosophie et de la psychanalyse au domaine de l’économie, domaine qui semble constituer un champ autonome du savoir. Ce serait peut-ĂȘtre l’autonomie et la prĂ©tendue autosuffisance du discours Ă©conomique dominant qu’on va mettre en question. Du mĂȘme coup, S. Weber met en garde contre la croyance que la thĂ©orie s’exerce hors de toute forme d’échange : elle prend partie dans le jeu de forces qu’elle analyse.

23Dans sa lecture de la crise contemporaine, S. Weber suit deux fils conducteurs : celui de l’argent et celui de la dette.

24a) La question de l’argent se croise avec celle du vivant, que l’on a amorcĂ©e Ă  propos de l’auto-immunitĂ©. Weber rend visible la communication entre ces deux domaines, dans son interprĂ©tation de la cĂ©lĂšbre phrase de Benjamin Franklin, « le temps, c’est de l’argent »10. En effet, l’argent c’est, d’abord, un double du vivant. Il partage avec ce dernier ce qu’on pourrait appeler leur « itĂ©rabilité », c’est-Ă -dire une forme de reproductibilitĂ© ad infinitum qui nĂ©anmoins est structurellement liĂ©e Ă  la finitude. L’argent, comme le vivant, est pris dans un processus de croissance et de reproduction qui sont possibles par le simple fait que tous les deux peuvent se perdre. La promesse d’immortalitĂ© qui constitue le concept de l’argent chez Franklin, c’est n’est que la possibilitĂ© de rĂ©pĂ©ter la valeur de l’argent en lui ajoutant une croissance. La reproductibilitĂ© de l’argent s’offre comme une possibilitĂ© qui en droit ne semble pas limitable ; ce n’est que lorsqu’on interrompt sa croissance — en lui empĂȘchant de « vivre », pour insister sur cette analogie — que l’augmentation de sa valeur est arrĂȘtĂ©e. Le concept de l’argent s’inscrit dans une certaine tradition chrĂ©tienne du salut, dans la mesure oĂč il s’ordonne Ă  la promesse d’une dĂ©passement de la finitude. Le texte de Franklin aborde notamment la question du crĂ©dit, dont Weber indique la filiation avec les problĂšmes de la crĂ©ance, la croyance ou la foi. Et le crĂ©dit, dans la perspective capitaliste, est indissociable d’une Ă©conomie de soi privĂ©e et individuelle : comme l’argent, qui vise Ă  se reproduire infiniment, l’individu prĂ©tendu souverain et identique Ă  soi, s’oriente vers le telos d’un agrandissement sans perte garanti, au-delĂ  de sa finitude, par Dieu lui-mĂȘme.

25b) Toutefois, en inversant la formule de Franklin, l’argent c’est aussi du temps, il est indissociable d’une finitude qui cherche Ă  racheter la dette qui, dans la tradition abrahamique, est consĂ©quent du pĂȘchĂ©. Nous assistons ainsi Ă  un double mouvement qui met en parallĂšle la promesse de la rĂ©surrection et la production terrienne du profit. Weber mentionne le sola fides de Luther, qui, en rĂ©duisant la capacitĂ© des bonnes Ɠuvres Ă  racheter de la dette, inscrit l’économie de l’individu dans l’économie virtuelle qui caractĂ©rise le capitalisme contemporain : c’est l’argent qui doit gĂ©nĂ©rer du profit, plutĂŽt donc que la production et l’échange de biens. C’est une interprĂ©tation qui finalement mĂšne au consumĂ©risme : dĂ©penser, c’est Ă©pargner (to save) et Ă©pargner, c’est ĂȘtre sauvĂ© (to be saved) (p. 177). DĂšs lors, s’endetter rend plus facile le chemin vers le salut11 ; ce qu’on rachĂšte, ce ne sont pas de biens, mais des dettes, des avoirs virtuels. C’est comme si l’on rachetait la dette infinie qui rĂ©sulte du pĂȘchĂ© originel.

26On voit venir le paradoxe. Cette interprĂ©tation de la dette comme dette infinie qu’il faut racheter a permis la crĂ©ation du concept de souverainetĂ© comme instance immortelle (les deux corps du roi, par exemple) et, avec elle, l’institution de l’État comme dernier garant du crĂ©dit et de l’argent (en position de Dieu, donc). Mais aussi, elle a conduit Ă  un Ă©branlement sans prĂ©cĂ©dents de la souverainetĂ©, qui perd de nos jours le contrĂŽle de sa dette. La dette de l’État, donc du garant de la dette, devient elle-mĂȘme un objet de spĂ©culation dans les credit default swaps (CDS) et la souverainetĂ© se trouve d’un coup en mains d’individus privĂ©s.

27Face Ă  cette situation, la question qui se pose, ce n’est pas de rompre avec l’économie ou de tout miser sur l’aspect anĂ©conomique de la singularitĂ© (sur son incommensurabilitĂ©, donc). S. Weber propose certains traits qui permettent de penser une Ă©conomie du singulier en vue d’une autre pratique de la dette. Les ĂȘtres finis ne pouvant jamais racheter la dette infinie, il est donc nĂ©cessaire de ne plus chercher un analogue terrien de l’immortalitĂ© qui assurerait oĂč garantirait un tel rachat. Au contraire, nous sommes obligĂ©s de rĂ©inscrire tous les termes impliquĂ©s dans ce circuit Ă©conomique. Alors que Franklin mettait l’accent sur le caractĂšre d’agrandissement infini de l’argent et du crĂ©dit, S. Weber, de son cĂŽtĂ©, insiste sur les consĂ©quences de la dimension temporelle : l’agrandissement est une possibilitĂ© du vivant au mĂȘme titre que sa perte. Ce que le temps inscrit dans tout identitĂ© Ă  soi, et donc dans tout individu, c’est aussi sa perte et sa disparition.

28Il ne s’agit donc pas de finir avec la dette. Au contraire, il faut commencer par reconnaĂźtre qu’elle ne peut pas ĂȘtre rachetĂ©e et qu’il faut vivre avec elle. C’est ce qu’on appellerait, dans le dĂ©bat qui aujourd’hui tient les fils de l’avenir de l’Europe, et notamment de ses pays du sud, rĂ©-nĂ©gocier la dette.

29Si la dette est non seulement infinie, mais aussi incommensurable — c’est-Ă -dire incalculable —, c’est parce qu’elle a son origine dans la singularitĂ©. Weber l’explique ainsi : l’individu, avant mĂȘme d’ĂȘtre indivis (et donc calculable et Ă©ventuellement rachetable) est singulier. La dette Ă  son Ă©gard est infinie parce que toute singularitĂ© est irrĂ©ductiblement hĂ©tĂ©rogĂšne : entre deux singularitĂ©s, on ne trouve aucune valeur commune :

[
] l’individu n’est jamais simplement indivis, il est aussi et surtout singulier : unique, non pas au sens oĂč il serait contenu en lui-mĂȘme, mais dans la perspective oĂč il est incommensurablement liĂ© Ă  ce qu’il n’est pas, Ă  d’autres ĂȘtres, qu’ils soient humains, vivants ou inanimĂ©s, Ă  d’autres temps et lieux. Cette incommensurabilitĂ© endette l’individu Ă  l’égard d’une singularitĂ© irrĂ©ductiblement hĂ©tĂ©rogĂšne, qui vient d’ailleurs et va vers autre part, quand bien mĂȘme il tenterait de se façonner un soi qui resterait essentiellement le mĂȘme dans le temps et dans l’espace. (p. 184)

30L’alternative Ă  la crise de la dette souveraine consisterait donc Ă  dĂ©velopper une autre pratique de la dette qui ne soit pas rĂ©gulĂ©e par les retours des profits ou le rachat de soi (p. 191). Cette alternative n’offre pas une perspective de salut, ni pour l’individu ni pour l’État, dans la mesure oĂč ni l’un ni l’autre ne pourront jamais calculer l’intĂ©gralitĂ© de la dette et encore moins la rembourser.

31On aurait souhaitĂ© que InquiĂ©tantes singularitĂ©s dĂ©veloppe un peu plus cette autre pratique de la dette et le rĂŽle que la singularitĂ© y jouerait. Une trĂšs courte note de  bas de page Ă©voque la possibilitĂ© d’une transformation assez radicale de la structure des rapports Ă©conomiques :

On peut concevoir un Ă©change de biens basĂ© sur des besoins et de dĂ©sirs singuliers. La base de cet Ă©change serait alors la singularitĂ© incommensurable des choses plutĂŽt qu’une Ă©quivalence gĂ©nĂ©rale (valeur monĂ©taire, temps de travail requis pour leur production, etc.) (p. 166)

32L’incommensurable serait ainsi la mesure de toute « équivalence ». Mais s’agit-il encore d’un « échange » ? Qu’est-ce qu’un Ă©change lorsque les termes Ă©changeables ne sont en rien commensurables12 ? Ces questions restent ouvertes et peut-ĂȘtre vouĂ©es aussi Ă  une certaine aporicitĂ© qu’il ne faudrait peut-ĂȘtre pas vouloir surmonter trop vite.

Politiques de la singularité

33La question de l’économie, qui a mis l’accent sur le problĂšme de la finitude, nous permet d’aborder maintenant la dimension politique de cette pensĂ©e de la singularitĂ©. Si on tentait de rĂ©sumer la position de Weber dans son orientation politique, ce serait sans doute la critique et la transformation du modĂšle politique de la protection qui est devenu dominant dans les pays occidentaux aprĂšs le 11 septembre et le dĂ©but de la « guerre contre la terreur ». Pour S. Weber, la politique de la protection se constitue autour d’une Ă©conomie particuliĂšre de la terreur qui permet de rĂ©armer une souverainetĂ© en crise.

34Le problĂšme de la protection, comme celui de la dette, s’inscrit dans une longue tradition. Le philosophe l’attaque de deux points de vue. D’un cĂŽtĂ©, il identifie une formulation du besoin de protection dans la doctrine paulienne de la rĂ©demption par un homme : si la mort est venue par un homme, seul un homme peut nous sauver. C’est une idĂ©e reprise par Hobbes, au chapitre 28 du LĂ©viathan13. Mais d’un autre cĂŽtĂ©, comme on l’a dĂ©jĂ  indiquĂ© plus haut, ce besoin de protection s’enracine dans l’expĂ©rience de l’angoisse qui conduit Ă  la conscience de se protĂ©ger d’elle-mĂȘme au travers d’un mĂ©canisme de projection, c’est-Ă -dire en localisant Ă  l’extĂ©rieur du sujet l’objet menaçant.

35L’institution qui illustre le mieux ce besoin de protection est la peine de mort qui, comme Derrida l’a montrĂ©14, est indispensable Ă  toute souverainetĂ©, mĂȘme lorsqu’elle a Ă©tĂ© formellement abolie. La peine de mort est la garantie structurelle de la terreur qui permet Ă  un État d’assujettir ses membres.

[Cette terreur] devient non seulement un moyen de dĂ©fendre le corps politique, mais aussi de le reconstituer constamment, ou plutĂŽt, de rĂ©pĂ©ter son autoconstitution qui converge avec son autodissolution — telle une veilleuse qui, en s’allument, s’éteint constamment. C’est dans la lumiĂšre vacillante de la terreur que ce Dieu mortel poursuit sa mission toujours renouvelĂ©e de protection de soi, en attendant le salut qui viendra du ciel. (p. 23)

36La portĂ©e d’une considĂ©ration politique de la singularitĂ© devrait toucher, comme c’est devenu clair Ă  propos de la crise Ă©conomique, Ă  la souverainetĂ© elle-mĂȘme. Car celle-ci est un cas paradigmatique de la transformation du singulier en individu. C’est prĂ©cisĂ©ment le pouvoir de donner la mort qui se constitue comme une maĂźtrise souveraine de la vie. L’indivisibilitĂ© de l’individu souverain devrait lui permettre de contrĂŽler la vie en maĂźtrisant le moment de la mort. Contre ce schĂ©ma largement fantasmatique, une politique de la singularitĂ© lui oppose non pas la vie ni la mort, mais la survie entendue au sens que Derrida donne Ă  ce mot : comme ce qui permet de constater que le pouvoir souverain n’est jamais un et seul, mais qu’il est divisible et qu’il constitue un espace de nĂ©gociation15.

37Contre l’interprĂ©tation qui fait du souverain un individu, un et indivisible, S. Weber propose une politique de la singularitĂ©. Faute de pouvoir la dĂ©velopper en dĂ©tail, nous proposons de schĂ©matiser deux moments importants:

38a) S. Weber montre que la souverainetĂ© se constitue Ă  partir d’une certaine interprĂ©tation de la vie. Une autre politique — celle des singuliers — exige une autre concept de la vie qui mette au premier plan « l’expĂ©rience d’un abandon qui n’a rien Ă  voir avec la souveraineté » (p. 49). Mais est-ce que le processus de l’auto-immunitĂ©, qu’on a reconnu comme une logique inĂ©vitable, ne risque pas de rĂ©introduire un certain « effet » de souverainetĂ© au sein de cette expĂ©rience de l’abandon ? Car, en effet, aucune expĂ©rience de la singularitĂ© ne peut Ă©chapper Ă  la rĂ©pĂ©tition qui conduit Ă  sa perte immĂ©diate, et donc Ă  une forme d’angoisse. Et comment conjurer dĂšs lors la rĂ©apparition d’une maĂźtrise souveraine, fĂ»t-elle plurielle et partagĂ©e ?

39b) La pensĂ©e de la singularitĂ© s’éloigne des conceptions sacrificielles du politique. Il ne s’agit pas de rĂ©duire l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© au nom d’une pure identitĂ©, mais au contraire de maintenir ouverte la dĂ©chirure provoquĂ©e par l’irruption de l’autre. Le lien qui unit le « je » au « sur-je » ne disparaĂźt peut-ĂȘtre pas dans cette nouvelle politique, mais il cĂšde sa place Ă  d’autres relations possibles et provisoires (p. 72-73), qui permettent de garder un certain espoir dans la survie. Le modalitĂ© principale du lien politique devient ainsi la « rencontre » qui, comme l’échange basĂ© sur l’incommensurable, « ne spĂ©culerait pas sur le retour de son investissement » (p. 298). Mais cette rencontre ne peut avoir lieu que dans l’aporie, et celle-ci a souvent Ă©tĂ© proscrite. La politique de la singularitĂ© ne cherche donc pas Ă  instaurer le mythe du nouveau dĂ©part. Elle se nourrit au contraire des contradictions et des tensions intĂ©rieures Ă  la tradition et se pratique donc d’abord dans la rĂ©sistance aux politiques rĂ©elles de protection en matiĂšre sĂ©curitaire et financiĂšre (voir p. 320-321). Le domaine de l’esthĂ©tique, qui pourrait paraĂźtre au plus loin de ces questions, devrait ĂȘtre au contraire privilĂ©giĂ© dans la mesure oĂč il peut abriter des contradictions sans s’annuler. L’esthĂ©tique, qui ne doit bien sĂ»r pas ĂȘtre comprise dans le sens d’une esthĂ©tisation de la politique, ne dĂ©signe pas ici la science du beau mais l’étude du domaine du sensible.

Des corps singuliers

40Nous ne pouvons pas dĂ©velopper en dĂ©tail tous les enjeux d’une politique de la singularitĂ© en ce qui concerne le rĂŽle de la « sensibilité ». S. Weber le fait notamment Ă  propos de l’acte de lire dans le chapitre intitulĂ© « La singularitĂ© de la connaissance littĂ©raire » (p. 239-270). Pour le moment, la question de la sensibilitĂ© paraĂźt nous conduire tout d’abord Ă  celle du corps, comme lieu de l’aisthesis. Le corps constitue en effet un fil conducteur indispensable pour comprendre le problĂšme de l’individu par rapport au singulier.

41Ainsi, le LĂ©viathan se constitue en tant que corps prothĂ©tique Ă  partir d’un processus de localisation (celui-ci Ă©tant un des moments de la projection). Pour qu’il puisse devenir un individu, selon la dĂ©marche souveraine la plus traditionnelle, ce corps doit prendre une place et s’assurer que cette place ne soit pas occupĂ©e par un autre. La localisation est un mouvement d’appropriation qui instaure un rapport Ă  l’espace en termes de dedans et de dehors.

42Une pensĂ©e de la singularitĂ© peut transformer ce rapport. Elle le fait en reconnaissant d’abord que la localisation du corps dit « propre » — par exemple celui du LĂ©viathan — est toujours virtuelle. La fermeture d’un État et la maĂźtrise des frontiĂšres sont des dĂ©sirs de protection et d’individualisation qui en rĂ©alitĂ© ne s’accomplissent jamais (bien que les effets de cette virtualitĂ© soient souvent meurtriers). Ce rapport Ă  l’espace est virtuel car l’étendue que l’individu interprĂšte comme « propre » est toujours le siĂšge d’une extĂ©rioritĂ© menaçante. Pour cette raison, S. Weber affirme que « chaque État existe dans un Ă©tat d’urgence virtuel (virtual state of emergency) » (p. 21). Ce sentiment d’urgence relĂšve dans ce corps prothĂ©tique du fait qu’il cherche Ă  se constituer comme un corps immortel, ou qui transcende en tout cas la durĂ©e de vie des individus qui dĂ©sormais sont ses membres.

43Or la singularitĂ© d’un corps — animal, social ou institutionnel — rĂ©side justement dans ce qui en lui n’est pas localisable. La pensĂ©e du singulier doit dĂ©placer la comprĂ©hension du corps comme structure spatiale de l’individu — corps propre, territoire national, etc. — vers une comprĂ©hension du corps comme cela mĂȘme qui permet faire l’expĂ©rience de la multiplicitĂ©. Pour le dire avec Jean-Luc Nancy, il s’agit de l’espacement du partes extra partes, et non de « l’épaisseur massive de la pars16 ». Ce qui fait la singularitĂ© d’un corps, ce ne serait donc pas l’espace qu’il occupe, mais le fait qu’il partage cet espace avec d’autres corps.

44Dans le modĂšle Ă  la fois organiciste et instrumentaliste du LĂ©viathan, le corps n’est que l’unitĂ© des mouvement des membres. Une pensĂ©e de la singularitĂ© doit mettre l’accent sur le fait que :

La dĂ©sarticulation du corps en des membres singuliers et en des expĂ©riences non unifiables, traversant des lieux multiples en un seul et mĂȘme instant, morcelle l’unique et l’ouvre Ă  l’expĂ©rience d’évĂ©nements qui sont aussi singuliers que finis. Ou plutĂŽt indĂ©finis, car la singularitĂ© d’évĂ©nements qui sont un mais jamais le mĂȘme n’est pas entiĂšrement dĂ©finissable. (p. 49)

45Les membres singuliers ont donc la possibilitĂ© d’entretenir de relations diffĂ©rentes aux contextes singuliers. Sur eux tombe la responsabilitĂ© de la rencontre. Le concept de corps confirme ainsi sa position stratĂ©gique pour le dĂ©placement de l’interprĂ©tation dominante du singulier comme individu.

46Ce corps singulier, fait Ă  la fois de membres singuliers, produit une ouverture Ă  quelque chose d’autre que la souverainetĂ©, rĂ©gnante jusqu’aujourd’hui dans le modĂšle prothĂ©tique du LĂ©viathan ou dans la notion phĂ©nomĂ©nologique de « corps propre » ou « Leib » (que S. Weber n’aborde pas comme tel, au moins dans ce livre). Ce corps est le lieu de cette expĂ©rience de l’abandon qu’on a opposĂ© au dĂ©sir de protection. Deux pistes pour articuler une pensĂ©e de la singularitĂ© avec une rĂ©flexion sur le corps :

47a) La premiĂšre insisterait sur le fait que le « je » de Freud est principalement un « je-corps » et un « je-surface ». Il opĂšre comme une limite qui dĂ©joue la simple opposition de l’intĂ©rieur et de l’extĂ©rieur, dans la mesure oĂč il est « la surface sur laquelle les messages contradictoires et les impulsions du ça et du sur-je s’inscrivent et se heurtent les uns aux autres » (p. 56). Le corps singulier, comme limite et non comme individu massif, doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme l’ouverture Ă  la diffĂ©rence dans un champ de forces, et donc Ă  l’opposĂ© de la frontiĂšre Ă©tatique visant Ă  dĂ©limiter l’espace Ă  l’intĂ©rieur duquel le souverain dĂ©tient le privilĂšge de la force.

48b) La deuxiĂšme piste, que InquiĂ©tantes singularitĂ©s annonce mais ne dĂ©veloppe pas en dĂ©tail, serait peut-ĂȘtre celle de la diffĂ©rence sexuelle. Dans une lecture de la GenĂšse — texte qui, comme on l’a vu, constitue une des principales sources d’analyses du livre —, S. Weber semble indiquer que la sĂ©paration entre Adam et Ève ne relĂšve pas d’une distinction entre individus appartenant Ă  la mĂȘme espĂšce, mais que justement elle constitue la limite du genre compris comme l’essence indivisible de chaque individu. La marque de la diffĂ©rence sexuelle semblerait indiquer sur ce point le lieu d’une singularitĂ© irrĂ©ductible Ă  toute interprĂ©tation en termes d’identitĂ©, rachat et « vie en gĂ©nĂ©ral » :

Parce qu’il est sexuĂ©, l’homme gĂ©nĂ©rique n’est ni seul ni identique Ă  lui-mĂȘme, mais dĂ©jĂ  pris dans une inquiĂ©tante altĂ©ritĂ© sexuĂ©e. L’unitĂ© du genre humain et brisĂ©e par la divisibilitĂ© du sexe. (p. 202)


***

49Pour finir, il serait intĂ©ressant de se rĂ©fĂ©rer aux conditions dans lesquelles une telle pensĂ©e de la singularitĂ© peut se dĂ©velopper. Outre ses dimensions Ă©conomiques, politiques et esthĂ©tiques, la pensĂ©e de la singularitĂ© a une dimension « acadĂ©mique ». C’est dans le cadre des Ă©tudes littĂ©raires que quelque chose de l’ordre de la « rencontre » se met en place, Ă  travers justement la tĂąche de la lecture. Dans la lecture et l’interprĂ©tation, d’un poĂšme par exemple, on ne fait que

ressortir les directions singuliĂšres qui avaient Ă©tĂ© omises ou exclues des prĂ©cĂ©dentes interprĂ©tations dominantes, en mĂȘme temps qu’elles dĂ©gageraient les facteurs ayant contribuĂ© Ă  faire paraĂźtre naturelles ces omissions et exclusions. (p. 252)

50Toute lecture est une interprĂ©tation divisĂ©e. Elle porte sur l’ambiguĂŻtĂ© des textes, et donc sur cela mĂȘme qui les permet de rester ouverts. Ce que d’une lecture Ă  l’autre reste « innommable » (terme que Samuel Weber repĂšre dans un passage de la Critique de la facultĂ© de juger de Kant) c’est justement le singulier. On ne peut dĂšs lors le reconnaĂźtre d’une maniĂšre conceptuelle, et pour cette mĂȘme raison il ne semble pas pouvoir faire l’objet d’un savoir. Le singulier est plutĂŽt ressenti, et sa rencontre s’accompagne toujours de sa perte. InquiĂ©tantes singularitĂ©s analyse la maniĂšre dont cette logique se met en place chez Hölderlin comme le « mouvement contre-rythmique » Ă  la base de la « cĂ©sure » (p. 295‑296). Le poĂšte va Ă  la rencontre du conflit et de la contradiction, au lieu de les Ă©viter. On Ă©nonce cela en concluant pour rappeler que, si une pensĂ©e de la singularitĂ© est possible aujourd’hui, elle doit se produire, Ă  l’« intĂ©rieur » mĂȘme de l’interprĂ©tation, comme une expĂ©rience de la division de soi.