
La dette, les corps & la crise de lâindividu
1Quelle place la pensĂ©e contemporaine rĂ©serve-t-elle au singulier ? Ou plutĂŽt, quelle place peut-elle lui rĂ©server, Ă©tant donnĂ© les contraintes idĂ©ologiques, Ă©conomiques ou matĂ©rielles de notre prĂ©sent ? Cette question rĂ©sumerait peut-ĂȘtre le propos dâInquiĂ©tantes singularitĂ©s qui, loin de proposer une thĂ©orie rassurante de la singularitĂ©, cherche Ă aborder un problĂšme que notre temps rend presque impensable. Cela explique le choix des fils conducteurs : la guerre contre la terreur, la crise Ă©conomique, les transformations de la souverainetĂ©, les images produites par les mĂ©dia, etc. Autant de « symptĂŽmes » dâun malaise qui invite Ă poser encore une fois la question de la singularitĂ© et des rapports quâelle entretient avec la figure de lâindividu, qui lui a longtemps fait de lâombre.
2Le livre de Samuel Weber sâĂ©crit Ă partir de sources trĂšs diverses, certaines trĂšs lointaines entre elles : les analyses de La GenĂšse se cĂŽtoient avec celles de Freud ou des discours Ă©conomiques de nos jours. Dâun texte Ă lâautre, le problĂšme de la singularitĂ© se dĂ©cline diffĂ©remment et, comme le livre le montrera dans le chapitre « La singularitĂ© de la connaissance littĂ©raire », il constitue dâabord un problĂšme de lecture. Ou le problĂšme de la lecture : celui qui apparaĂźt dans le choix des textes, leur Ă©tude et surtout lâinterprĂ©tation que toute lecture met en place.
3Pour cette raison, le motif du singulier nomme dâabord lâinstance qui met en marche un travail de lecture attentif aux bordures critiques â externes et internes â de ce que S. Weber appelle « lâinterprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste de la faute ». Si cette interprĂ©tation peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e paradigmatique dans sa portĂ©e, câest probablement dans la mesure oĂč elle se confond avec ce que lâon a pu nommer « la mĂ©taphysique ». Pour cette raison :
toute alternative Ă lâinterprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste dominante de la faute (Ă laquelle se conforme le bon citoyen) devra se construire sur des contradictions et des tensions internes plutĂŽt quâen faisant appel Ă une extĂ©rioritĂ© qui, en tant que telle, est dĂ©jĂ incluse dans la logique binaire et oppositionnelle du systĂšme politique mono-thĂ©ologique et de ses institutions. (p. 209)
4Cette citation illustre la difficultĂ© principale dâInquiĂ©tantes singularitĂ©s : il faudra aller Ă la rencontre de la singularitĂ© Ă lâintĂ©rieur dâune interprĂ©tation dominante. Celle-ci pourtant nâoctroie aucune place Ă la singularitĂ© dans la topologie de ses oppositions binaires.
5Dans le cadre de cette interprĂ©tation monothĂ©iste-individualiste, S. Weber privilĂ©gie un moment plutĂŽt « moderne » oĂč la rĂ©duction voire lâĂ©limination du singulier devient une tĂąche systĂ©matique. Or la singularitĂ© est aussi fuyante quâinstable et, dans cette mesure, en elle sâopĂšre la plus coriace des rĂ©sistances, sous les formes les plus diverses : comme dĂ©tournement, comme parasitage ou, justement, comme interprĂ©tation. Mais si les accents politiques dâune telle rĂ©sistance semblent clairs, il faut avancer que la singularitĂ© ne se donne jamais comme telle. Câest pour aborder cette difficultĂ© supplĂ©mentaire que le livre de S. Weber propose autant de dĂ©tours et autant dâinterprĂ©tations. Car le mode dâapparition de la singularitĂ© consiste Ă se donner pour se perdre immĂ©diatement. Elle est dĂšs lors si impuissante, elle semble tellement Ă©trangĂšre Ă la force, quâon peut se demander si ce quâelle produit est vraiment une forme de rĂ©sistance.
6La difficultĂ© Ă saisir une telle instance sâillustre dans le conflit entre lâindividu et le singulier. Ces deux concepts nomment les deux pĂŽles autour desquels sâarticulent les principales approches du livre. Mais ces deux pĂŽles ne sont pas simplement symĂ©triques. Lâindividu incarne le dĂ©sir dâaccomplissement qui caractĂ©rise lâinterprĂ©tation dominante depuis plusieurs siĂšcles. De son cĂŽtĂ©, le singulier est une composante de lâindividu qui serait toujours inatteignable, y compris par lâindividu luiâmĂȘme. Il nâest donc ni simplement intĂ©rieur, ni simplement extĂ©rieur.
7Dans un premier moment, nous proposons de systĂ©matiser, de façon schĂ©matique et illustrative, et peut-ĂȘtre un peu rĂ©ductrice, les diffĂ©rences entre le concept dâindividu et celui de singulier dĂ©veloppĂ©s dans InquiĂ©tantes singularitĂ©s. Le « tableau » qui en rĂ©sulte permettra de mieux sâorienter dans la brĂšve exposition thĂ©matique qui suivra, et qui essaiera de souligner les apports principaux du livre pour plusieurs chantiers de rĂ©flexion sur nos plus intimes inquiĂ©tudes contemporaines : le problĂšme philosophique du temps comme problĂšme de lâavenir lâĂ©conomie et la crise ; lâaction politique ; et finalement, le concept de corps et, avec lui, le vaste domaine de lâesthĂ©tique, avec une attention portĂ©e trĂšs particuliĂšrement Ă la critique littĂ©raire.
Le singulier nâest pas simplement lâindividu (tableau rĂ©capitulatif)
8En schĂ©matisant le contraste entre le singulier et lâindividu, que S. Weber dĂ©veloppe avec soin tout au long de son texte, il sera possible de mieux sâorienter dans les enjeux et thĂ©matiques trĂšs variĂ©s que ce livre aborde. Chaque trait de la singularitĂ© est celui dâun dĂ©bordement de lâindividu, car ce dernier ne serait quâune interprĂ©tation moderne du problĂšme de la singularité :
9a) La singularitĂ© est divisible, tandis que lâindividu se veut indivisible (p. 10â11).
b) La singularitĂ© est une forme de la diffĂ©rence, et plus concrĂštement de la diffĂ©rence avec soi. Lâindividu, lui, est une forme de lâidentité : il se veut identique Ă soi (p. 46).
c) Le singulier est irrĂ©pĂ©tible, mais sa structure le promet Ă la rĂ©pĂ©tition (il est donc une forme de ce que Derrida a appelĂ© lâitĂ©rabilitĂ©1, câest-Ă -dire de la rĂ©pĂ©tition qui comporte de lâaltĂ©ration ou de lâaltĂ©ritĂ©) (p. 11 et p. 43). Lâindividu, par contre, ne peut quâĂȘtre ou ne pas ĂȘtre (p. 7).
d) IrrĂ©pĂ©tible, la singularitĂ© est pourtant liĂ©e Ă ce qui la prĂ©cĂšde : dĂšs lors, le trait caractĂ©ristique du singulier est sa relationnalitĂ© (p. 124) ; il est « liĂ© Ă un retour toujours manqué » (p. 10). Lâindividu, de son cĂŽtĂ©, est conçu comme une entitĂ© Ă vocation autosuffisante et comme rĂ©duction de lâaltĂ©ritĂ©.
e) La singularitĂ© est inquiĂ©tante (p. 277-279), lâindividu est rassurant (p. 91). Elle est inquiĂ©tante car elle nâa pas de lieu propre, ni de sens propre non plus : elle est vide de sens (p. 9).
f) La singularitĂ© est une « finalitĂ© sans fin » : elle se lit Ă partir de ce que lâesthĂ©tique kantienne a ouvert (p. 87). La singularitĂ© permet, grĂące Ă son caractĂšre relationnel, un sentir en commun (qui nâest pas un sensus communis) : dĂšs lors, le terrain dâexpĂ©rience de la singularitĂ© nâest pas le calcul rationnel, mais plutĂŽt lâaffect Ă©veillĂ© par sa rencontre (p. 260).
g) La singulier nâest pas le particulier : le particulier Ă©tant ce qui sâordonne au gĂ©nĂ©ral (p. 193). Dans cette mesure, ni lâĂtat-nation ni le peuple ne constituent les formes juridiques ou morales de la singularitĂ©.
h) Le « soi », Ă partir de Descartes, dĂ©signe lâhomme de maniĂšre exemplaire (p. 194-195). Le soi ou le « self » sont donc des concepts qui sâopposent Ă la singularitĂ©, qui nâest pas le principe de quelque chose dâindivisible et autonome (p. 184).
i) Lâindividu est un concept qui fait systĂšme avec ceux de genre et dâespĂšce : il est individu toujours par rapport Ă un genre, selon la logique de lâexemplaritĂ© propre au paradigme crĂ©ationniste (p. 141 et p. 195). Le singulier, de son cĂŽtĂ©, ne relĂšve ni dâune gĂ©nĂ©ralisation ni dâune particularisation.
j) Puisque la notion dâindividu est une interprĂ©tation de la singularitĂ©, celle-ci est insĂ©parable de lâindividu. Paradoxalement, le singulier est aussi ce qui se distingue radicalement de lâindividu, et cela est ainsi prĂ©cisĂ©ment parce que la singularitĂ© se caractĂ©rise par sa sĂ©parabilitĂ© radicale et sa divisibilitĂ© irrĂ©ductible (p. 229). Lâindividu nâest jamais simplement indivis, il est aussi singulier : ce ne sont pas des notions opposĂ©es. Il faut plutĂŽt comprendre la notion moderne de lâindividu comme une interprĂ©tation de la singularitĂ© qui sâenracine dans la tradition abrahamique (p. 184).
k) LâexpĂ©rience de la singularitĂ© est de lâordre de la rencontre (p. 257), lâindividu par contre appartient Ă lâordre du visible (au sens aussi du visible idĂ©al, de ce qui peut ĂȘtre rendu prĂ©sent) ou du toucher cognitif (p. 260). Le singulier est ressenti, non pas perçu (p. 293).
l) La rencontre de la singularitĂ© se fait, paradoxalement, dans la perte de la singularitĂ© (p. 260)2 : nommer le singulier, câest le perdre (p. 293). LâexpĂ©rience de la singularitĂ© est une expĂ©rience de la dĂ©possession.
m) DĂšs lors, on peut opposer une Ă©conomie de la singularitĂ© comme Ă©conomie de la perte, Ă une Ă©conomie de lâindividu comme Ă©conomie du gain.
Une singularité à venir
10Ainsi dĂ©crite, la quĂȘte de la singularitĂ© pourrait bien paraĂźtre celle dâun impossible. Le livre de S. Weber montre que le concept dâindividu est mortellement atteint, et nĂ©anmoins il semble aujourdâhui plus inĂ©branlable que jamais. Face Ă lui, la singularitĂ© aâtÂelle un avenir quelconque ?
11Une analyse rapide des conditions qui sâoffrent Ă nous pour tenter de dĂ©placer le privilĂšge de lâindividu, pourrait mener trĂšs vite Ă une conclusion pessimiste. Il faut pourtant reconnaĂźtre dans la structure qui alimente ce pessimisme, la chance dâune Ă©valuation nouvelle du rĂŽle de la singularitĂ©. Cette structure est ce que Derrida, en empruntant ce terme Ă la biologie, a appelĂ© « lâauto-immunitĂ©3Ă©. Tout corps est en danger, aussi bien le corps du sujet que celui des Ătats ou de nâimporte quelle institution menacĂ©e par et dans sa propre finitude. Lâauto-immunitĂ© dĂ©signe un mĂ©canisme protection qui se dirige contre cela mĂȘme quâelle est censĂ©e protĂ©ger. Le rĂ©sultat de la logique auto-immunitaire est la perte de cela mĂȘme qui devrait rester immune.
12S. Weber indique que ce concept, que Michael Nass identifie Ă celui de « diffĂ©rance4 », « implique un certain pessimisme » (p. 29), mais il contient aussi la chance dâune transformation. Aussi bien le danger que la chance contenus dans le processus dâauto-immunitĂ© seraient lâ« Ćuvre » de la singularitĂ©. En effet, câest le passage de la singularitĂ© Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© (de lâindividu, du particulier et de lâidentification en gĂ©nĂ©ral) qui dĂ©clenche le processus auto-immunitaire. Si le gĂ©nĂ©ral ou lâidentique Ă soi Ă©taient donnĂ©s une fois pour toutes, aucune inquiĂ©tude ne pourrait les affecter. Au contraire, S. Weber montre que câest dans une certaine inquiĂ©tude suscitant lâangoisse que le sujet se constitue, prĂ©cisĂ©ment pour se protĂ©ger. Le processus auto-immunitaire est une « machine »5 qui semble laisser peu dâissues. S. Weber accorde Ă Derrida la gĂ©nĂ©ralisation de cette logique Ă lâensemble du vivant et au-delĂ , mais il invite Ă ne pas sombrer trop vite dans le pessimisme :
Si cette fonction auto-immunitaire est inĂ©vitable et omniprĂ©sente, il reste Ă distinguer ses diffĂ©rents effets et orientations. Ou bien elle insiste sur la prĂ©servation et la protection de ce qui ne peut tout simplement pas ĂȘtre protĂ©gé : la vĂ©ritable identitĂ© Ă soi de lâinstitution ou de lâindividu ; ou alors elle peut offrir lâopportunitĂ© de transformer cette identitĂ© Ă soi, non pas en la protĂ©geant telle quâelle Ă©tait dĂ©jĂ , mais en lâouvrant Ă la transformation, Ă lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© quâelle a toujours contenue (mais quâelle a aussi cherchĂ© Ă rĂ©duire, Ă dissimuler.) (p. 37)
13S. Weber dit juste et, pourtant, le problĂšme ne fait que de se poser. Car il faut prĂ©ciser de quelle maniĂšre la distinction des effets et des orientations est possible Ă lâĂ©gard dâune structure aussi « omniprĂ©sente ». La question la plus difficile est de distinguer lâauto-immunitĂ© de ses effets. Doit-on par exemple apprendre Ă reconnaĂźtre des variations au niveau de la vulnĂ©rabilité ? Peut-on affirmer que la vulnĂ©rabilitĂ© est aujourdâhui plus ou moins importante que dans le passé ? En somme, peut-on faire une histoire de lâauto-immunitĂ© et dĂ©finir ses moments ou ses Ă©poques ?
14Dans un chapitre riche et dense dâInquiĂ©tantes singularitĂ©s, « La vie nue et la vie en gĂ©nĂ©ral », S. Weber dĂ©veloppe ces questions Ă propos dâune lecture dâAgamben6. En analysant les phĂ©nomĂšnes concentrationnaires, S. Weber critique la rĂ©duction du problĂšme de la vie Ă la « vie nue », câest-Ă -dire Ă une pure identitĂ© Ă soi (p. 128) qui ne peut justement pas expliquer « le procĂ©dĂ© de sĂ©lection par lequel certains groupes sont dĂ©signĂ©s comme les victimes des colons, et plus tard, de la machine Ă tuer nazie. » (p. 135). La rĂ©duction de la vie Ă la vie nue reste donc une dĂ©marche insuffisante, et Weber propose plutĂŽt dâanalyser la hiĂ©rarchie Ă lâintĂ©rieur de la vie sur laquelle se construisent les idĂ©ologies racistes et coloniales. En effet, la mise Ă mort de groupes entiers se justifie, dans une perspective eugĂ©niste, comme la promotion dâune vie meilleure :
MĂȘme dans le racisme biologique des nazis, il semble quâil y ait une hiĂ©rarchie de valeurs qui implique une Ă©chelle qualitative de la vie et dĂ©borde la notion de vie purement biologique. (p. 136)
15Câest lâĂ©valuation et le souhait de garder lâindemnitĂ© dâune « vie en gĂ©nĂ©ral » qui conduit aux entreprises dâĂ©limination des formes de vie jugĂ©es hostiles ou infĂ©rieures. Le problĂšme de la vie se situe dĂšs lors dans lâhorizon du salut, et la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la vie est ce au nom de quoi on exerce la violence contre des vivants7 singuliers, qui ne sont que « des instanciations imparfaites de la « vie nue » ou naturelle â ce qui revient Ă dire de la vie en gĂ©nĂ©ral, la vie prise dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© gĂ©nĂ©ratrice. On aura dĂ©jĂ compris que pour Weber il sâagit de questionner la valeur de la gĂ©nĂ©ralitĂ© en faveur de la singularitĂ© du vivant, et notamment parce que cette valeur sâenracine dans la notion dâune vie sacrĂ©e antĂ©rieure Ă la chute. Un discours eugĂ©niste comme celui des nazis vise notamment Ă atteindre le salut (p. 111) au travers dâun sacrifice de la mort elleâmĂȘme et de la mort incarnĂ©e dans la vie dĂ©chue, câest-Ă -dire de la vie en tant que intrinsĂšquement finie.
Par une telle extermination massive, organisĂ©e et exĂ©cutĂ©e dĂ©libĂ©rĂ©ment et systĂ©matiquement, les auteurs des crimes pouvaient croire quâils protĂ©geaient, par lâeugĂ©nisme, la vie en gĂ©nĂ©ral des forces de la mort, tout en mobilisant  paradoxalement ces mĂȘmes forces dans leur projet de protection. (p. 146)
16Ce processus, qui correspond Ă la logique auto-immunitaire quâon vient dâesquisser, a ses sources dans une longue tradition. La pensĂ©e de la singularitĂ©, et donc de la finitude sans rĂ©fĂ©rence Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la vie, semble indispensable pour donner une chance Ă lâauto-transformation que S. Weber reconnaissait dans le processus auto-immunitaire lui-mĂȘme.
17Ainsi peut-on essayer de rĂ©flĂ©chir Ă partir de cette rĂ©flexion Ă la portĂ©e et Ă lâinĂ©vitabilitĂ© de la logique auto-immunitaire sans postuler pour autant un concept de « vie en gĂ©nĂ©ral ». Et câest justement en considĂ©rant le dĂ©placement de ce concept en direction de ce que Derrida a appelĂ© « la-vie-la-mort », quâon se rend compte quâon nâa pas affaire Ă deux domaines essentiellement distincts : la vie â et sa structure auto-immunitaire â dâun cĂŽtĂ©, et ses effets dâun autre. Comme Derrida le rappelait Ă propos de la diffĂ©rance, celle-ci ne se distingue pas de ses effets8. Distinguer « les effets et les orientations » de la logique auto-immunitaire, ce nâest donc pas distinguer entre une dimension immuable et une autre contingente. Câest plutĂŽt faire la « critique » de ses effets tout en sachant quâune telle critique ne prend pas appui sur un point extĂ©rieur, mais quâelle est dĂ©jĂ impliquĂ©e dans ce mouvement de production dâeffets. Si on comprend de cette maniĂšre lâappartenance Ă ce quâon veut transformer, notre approche critique sera dĂ©jĂ en train de pratiquer une stratĂ©gie dĂ©terminĂ©e de prise de position â singuliĂšre â  à partir de laquelle une pensĂ©e de la singularitĂ© peut sâesquisser.
18Dans InquiĂ©tantes singularitĂ©s, « je » nomme une telle prise de position. En effet, S. Weber privilĂ©gie la figure moderne du sujet pour Ă©tudier une des scĂšnes le plus intimes de lâinquiĂ©tude : celle qui se construit autour du « je » (il traduit par « je » le « Ich » de la topique freudienne). Le « je » nâest pas simplement le sujet ou lâindividu. Il nomme, dans la construction moderne de la subjectivitĂ©, la place instable du singulier. Si la singularitĂ© a un avenir, celui-ci ne consistera pas en la restitution au sujet philosophique dâune digitĂ© perdue, mais plutĂŽt en la continuation et lâintensification des apories qui le constituent, Ă lâendroit mĂȘme oĂč cela (nous) produit de lâangoisse.
19Ă ce propos, S. Weber suit les analyses de plusieurs textes de Freud9 pour montrer deux choses : que lâangoisse (comme expĂ©rience de « lâinquiĂ©tante singularité ») est intrinsĂšquement relationnelle, câest-Ă -dire que sa fonction est dâempĂȘcher la fermeture sur soi du sujet. Et par consĂ©quent que le « je », lieu oĂč lâangoisse Ă lieu, est le topos de la singularitĂ©. DĂšs lors, le « je » ne dĂ©signe pas une quelconque certitude inĂ©branlable et encore moins le lieu du sujet souverain et maĂźtre de soi : S. Weber le conçoit au contraire comme une limite, une membrane ou une surface dâinscription qui permet la constitution hĂ©tĂ©rogĂšne et diffĂ©rentielle du sujet (p. 55â58). Conçu comme une telle instance relationnelle et non-souveraine, le « je » nâest plus un principe assurant le libre exercice de la volontĂ© ni lâexpression active de lâindividu, mais plutĂŽt le lieu oĂč cette volontĂ© et cette activitĂ© rencontrent une limite interne infranchissable.
20Car en effet la fonction souveraine retombe, dans cette topologie, sur le « sur-je » (traduction de « Ăber-Ich ») qui est lâinstance qui offre une premiĂšre rĂ©ponse au sentiment de lâangoisse. Cette rĂ©ponse est la protection par la projection qui consiste Ă localiser lâangoisse Ă lâextĂ©rieur du sujet comme un objet perceptible et identifiable. La projection propose donc un projet dâavenir, celui qui justement confirme la logique auto-immunitaire en essayant de limiter, voire de supprimer, lâeffet angoissant. Le sur-je, mais aussi lâĂtat ou, comme on va le voir, une certaine thĂ©ologie de la dette, sont les « institutions » qui tentent de combler le dĂ©sir de protection dâun « je » angoissĂ©, dans une dĂ©marche qui pourtant sâavĂšre suicidaire. On peut donc traduire cela en termes politiques : « La protection et la dĂ©tention prĂ©ventive, et peut-ĂȘtre la politique en gĂ©nĂ©ral, cherchent Ă parer la menace destructrice dâun futur sans rĂ©demption en le confinant dans le prĂ©sent » (p. 145).
21Avant dâaborder cette idĂ©e, Il paraĂźt opportun de comprendre la configuration Ă©conomique dâune telle manĆuvre de protection. Cela nous permettra de tisser ensemble le problĂšme de lâangoisse avec la crise Ă©conomique que traverse aujourdâhui lâEurope. LâĂ©conomie, Ă©lĂ©ment omniprĂ©sent dans les sociĂ©tĂ©s contemporaines et dans la prise de dĂ©cisions politiques, nâest pas sĂ©parable dâune problĂ©matique dâordre thĂ©ologique. Câest notamment autour du concept de dette que S. Weber montre comment une pensĂ©e de la singularitĂ© peut mettre en « crise » la promesse de rĂ©demption et de protection qui configure le discours dominant et la pratique du capitalisme contemporain.
Ăconomie du singulier
22On peut commencer par interroger ce qui permet de passer de cette discussion de la philosophie et de la psychanalyse au domaine de lâĂ©conomie, domaine qui semble constituer un champ autonome du savoir. Ce serait peut-ĂȘtre lâautonomie et la prĂ©tendue autosuffisance du discours Ă©conomique dominant quâon va mettre en question. Du mĂȘme coup, S. Weber met en garde contre la croyance que la thĂ©orie sâexerce hors de toute forme dâĂ©change : elle prend partie dans le jeu de forces quâelle analyse.
23Dans sa lecture de la crise contemporaine, S. Weber suit deux fils conducteurs : celui de lâargent et celui de la dette.
24a) La question de lâargent se croise avec celle du vivant, que lâon a amorcĂ©e Ă propos de lâauto-immunitĂ©. Weber rend visible la communication entre ces deux domaines, dans son interprĂ©tation de la cĂ©lĂšbre phrase de Benjamin Franklin, « le temps, câest de lâargent »10. En effet, lâargent câest, dâabord, un double du vivant. Il partage avec ce dernier ce quâon pourrait appeler leur « itĂ©rabilité », câest-Ă -dire une forme de reproductibilitĂ© ad infinitum qui nĂ©anmoins est structurellement liĂ©e Ă la finitude. Lâargent, comme le vivant, est pris dans un processus de croissance et de reproduction qui sont possibles par le simple fait que tous les deux peuvent se perdre. La promesse dâimmortalitĂ© qui constitue le concept de lâargent chez Franklin, câest nâest que la possibilitĂ© de rĂ©pĂ©ter la valeur de lâargent en lui ajoutant une croissance. La reproductibilitĂ© de lâargent sâoffre comme une possibilitĂ© qui en droit ne semble pas limitable ; ce nâest que lorsquâon interrompt sa croissance â en lui empĂȘchant de « vivre », pour insister sur cette analogie â que lâaugmentation de sa valeur est arrĂȘtĂ©e. Le concept de lâargent sâinscrit dans une certaine tradition chrĂ©tienne du salut, dans la mesure oĂč il sâordonne Ă la promesse dâune dĂ©passement de la finitude. Le texte de Franklin aborde notamment la question du crĂ©dit, dont Weber indique la filiation avec les problĂšmes de la crĂ©ance, la croyance ou la foi. Et le crĂ©dit, dans la perspective capitaliste, est indissociable dâune Ă©conomie de soi privĂ©e et individuelle : comme lâargent, qui vise Ă se reproduire infiniment, lâindividu prĂ©tendu souverain et identique Ă soi, sâoriente vers le telos dâun agrandissement sans perte garanti, au-delĂ de sa finitude, par Dieu lui-mĂȘme.
25b) Toutefois, en inversant la formule de Franklin, lâargent câest aussi du temps, il est indissociable dâune finitude qui cherche Ă racheter la dette qui, dans la tradition abrahamique, est consĂ©quent du pĂȘchĂ©. Nous assistons ainsi Ă un double mouvement qui met en parallĂšle la promesse de la rĂ©surrection et la production terrienne du profit. Weber mentionne le sola fides de Luther, qui, en rĂ©duisant la capacitĂ© des bonnes Ćuvres Ă racheter de la dette, inscrit lâĂ©conomie de lâindividu dans lâĂ©conomie virtuelle qui caractĂ©rise le capitalisme contemporain : câest lâargent qui doit gĂ©nĂ©rer du profit, plutĂŽt donc que la production et lâĂ©change de biens. Câest une interprĂ©tation qui finalement mĂšne au consumĂ©risme : dĂ©penser, câest Ă©pargner (to save) et Ă©pargner, câest ĂȘtre sauvĂ© (to be saved) (p. 177). DĂšs lors, sâendetter rend plus facile le chemin vers le salut11 ; ce quâon rachĂšte, ce ne sont pas de biens, mais des dettes, des avoirs virtuels. Câest comme si lâon rachetait la dette infinie qui rĂ©sulte du pĂȘchĂ© originel.
26On voit venir le paradoxe. Cette interprĂ©tation de la dette comme dette infinie quâil faut racheter a permis la crĂ©ation du concept de souverainetĂ© comme instance immortelle (les deux corps du roi, par exemple) et, avec elle, lâinstitution de lâĂtat comme dernier garant du crĂ©dit et de lâargent (en position de Dieu, donc). Mais aussi, elle a conduit Ă un Ă©branlement sans prĂ©cĂ©dents de la souverainetĂ©, qui perd de nos jours le contrĂŽle de sa dette. La dette de lâĂtat, donc du garant de la dette, devient elle-mĂȘme un objet de spĂ©culation dans les credit default swaps (CDS) et la souverainetĂ© se trouve dâun coup en mains dâindividus privĂ©s.
27Face Ă cette situation, la question qui se pose, ce nâest pas de rompre avec lâĂ©conomie ou de tout miser sur lâaspect anĂ©conomique de la singularitĂ© (sur son incommensurabilitĂ©, donc). S. Weber propose certains traits qui permettent de penser une Ă©conomie du singulier en vue dâune autre pratique de la dette. Les ĂȘtres finis ne pouvant jamais racheter la dette infinie, il est donc nĂ©cessaire de ne plus chercher un analogue terrien de lâimmortalitĂ© qui assurerait oĂč garantirait un tel rachat. Au contraire, nous sommes obligĂ©s de rĂ©inscrire tous les termes impliquĂ©s dans ce circuit Ă©conomique. Alors que Franklin mettait lâaccent sur le caractĂšre dâagrandissement infini de lâargent et du crĂ©dit, S. Weber, de son cĂŽtĂ©, insiste sur les consĂ©quences de la dimension temporelle : lâagrandissement est une possibilitĂ© du vivant au mĂȘme titre que sa perte. Ce que le temps inscrit dans tout identitĂ© Ă soi, et donc dans tout individu, câest aussi sa perte et sa disparition.
28Il ne sâagit donc pas de finir avec la dette. Au contraire, il faut commencer par reconnaĂźtre quâelle ne peut pas ĂȘtre rachetĂ©e et quâil faut vivre avec elle. Câest ce quâon appellerait, dans le dĂ©bat qui aujourdâhui tient les fils de lâavenir de lâEurope, et notamment de ses pays du sud, rĂ©-nĂ©gocier la dette.
29Si la dette est non seulement infinie, mais aussi incommensurable â câest-Ă -dire incalculable â, câest parce quâelle a son origine dans la singularitĂ©. Weber lâexplique ainsi : lâindividu, avant mĂȘme dâĂȘtre indivis (et donc calculable et Ă©ventuellement rachetable) est singulier. La dette Ă son Ă©gard est infinie parce que toute singularitĂ© est irrĂ©ductiblement hĂ©tĂ©rogĂšne : entre deux singularitĂ©s, on ne trouve aucune valeur commune :
[âŠ] lâindividu nâest jamais simplement indivis, il est aussi et surtout singulier : unique, non pas au sens oĂč il serait contenu en lui-mĂȘme, mais dans la perspective oĂč il est incommensurablement liĂ© Ă ce quâil nâest pas, Ă dâautres ĂȘtres, quâils soient humains, vivants ou inanimĂ©s, Ă dâautres temps et lieux. Cette incommensurabilitĂ© endette lâindividu Ă lâĂ©gard dâune singularitĂ© irrĂ©ductiblement hĂ©tĂ©rogĂšne, qui vient dâailleurs et va vers autre part, quand bien mĂȘme il tenterait de se façonner un soi qui resterait essentiellement le mĂȘme dans le temps et dans lâespace. (p. 184)
30Lâalternative Ă la crise de la dette souveraine consisterait donc Ă dĂ©velopper une autre pratique de la dette qui ne soit pas rĂ©gulĂ©e par les retours des profits ou le rachat de soi (p. 191). Cette alternative nâoffre pas une perspective de salut, ni pour lâindividu ni pour lâĂtat, dans la mesure oĂč ni lâun ni lâautre ne pourront jamais calculer lâintĂ©gralitĂ© de la dette et encore moins la rembourser.
31On aurait souhaitĂ© que InquiĂ©tantes singularitĂ©s dĂ©veloppe un peu plus cette autre pratique de la dette et le rĂŽle que la singularitĂ© y jouerait. Une trĂšs courte note de  bas de page Ă©voque la possibilitĂ© dâune transformation assez radicale de la structure des rapports Ă©conomiques :
On peut concevoir un Ă©change de biens basĂ© sur des besoins et de dĂ©sirs singuliers. La base de cet Ă©change serait alors la singularitĂ© incommensurable des choses plutĂŽt quâune Ă©quivalence gĂ©nĂ©rale (valeur monĂ©taire, temps de travail requis pour leur production, etc.) (p. 166)
32Lâincommensurable serait ainsi la mesure de toute « équivalence ». Mais sâagit-il encore dâun « échange » ? Quâest-ce quâun Ă©change lorsque les termes Ă©changeables ne sont en rien commensurables12 ? Ces questions restent ouvertes et peut-ĂȘtre vouĂ©es aussi Ă une certaine aporicitĂ© quâil ne faudrait peut-ĂȘtre pas vouloir surmonter trop vite.
Politiques de la singularité
33La question de lâĂ©conomie, qui a mis lâaccent sur le problĂšme de la finitude, nous permet dâaborder maintenant la dimension politique de cette pensĂ©e de la singularitĂ©. Si on tentait de rĂ©sumer la position de Weber dans son orientation politique, ce serait sans doute la critique et la transformation du modĂšle politique de la protection qui est devenu dominant dans les pays occidentaux aprĂšs le 11 septembre et le dĂ©but de la « guerre contre la terreur ». Pour S. Weber, la politique de la protection se constitue autour dâune Ă©conomie particuliĂšre de la terreur qui permet de rĂ©armer une souverainetĂ© en crise.
34Le problĂšme de la protection, comme celui de la dette, sâinscrit dans une longue tradition. Le philosophe lâattaque de deux points de vue. Dâun cĂŽtĂ©, il identifie une formulation du besoin de protection dans la doctrine paulienne de la rĂ©demption par un homme : si la mort est venue par un homme, seul un homme peut nous sauver. Câest une idĂ©e reprise par Hobbes, au chapitre 28 du LĂ©viathan13. Mais dâun autre cĂŽtĂ©, comme on lâa dĂ©jĂ indiquĂ© plus haut, ce besoin de protection sâenracine dans lâexpĂ©rience de lâangoisse qui conduit Ă la conscience de se protĂ©ger dâelle-mĂȘme au travers dâun mĂ©canisme de projection, câest-Ă -dire en localisant Ă lâextĂ©rieur du sujet lâobjet menaçant.
35Lâinstitution qui illustre le mieux ce besoin de protection est la peine de mort qui, comme Derrida lâa montrĂ©14, est indispensable Ă toute souverainetĂ©, mĂȘme lorsquâelle a Ă©tĂ© formellement abolie. La peine de mort est la garantie structurelle de la terreur qui permet Ă un Ătat dâassujettir ses membres.
[Cette terreur] devient non seulement un moyen de dĂ©fendre le corps politique, mais aussi de le reconstituer constamment, ou plutĂŽt, de rĂ©pĂ©ter son autoconstitution qui converge avec son autodissolution â telle une veilleuse qui, en sâallument, sâĂ©teint constamment. Câest dans la lumiĂšre vacillante de la terreur que ce Dieu mortel poursuit sa mission toujours renouvelĂ©e de protection de soi, en attendant le salut qui viendra du ciel. (p. 23)
36La portĂ©e dâune considĂ©ration politique de la singularitĂ© devrait toucher, comme câest devenu clair Ă propos de la crise Ă©conomique, Ă la souverainetĂ© elle-mĂȘme. Car celle-ci est un cas paradigmatique de la transformation du singulier en individu. Câest prĂ©cisĂ©ment le pouvoir de donner la mort qui se constitue comme une maĂźtrise souveraine de la vie. LâindivisibilitĂ© de lâindividu souverain devrait lui permettre de contrĂŽler la vie en maĂźtrisant le moment de la mort. Contre ce schĂ©ma largement fantasmatique, une politique de la singularitĂ© lui oppose non pas la vie ni la mort, mais la survie entendue au sens que Derrida donne Ă ce mot : comme ce qui permet de constater que le pouvoir souverain nâest jamais un et seul, mais quâil est divisible et quâil constitue un espace de nĂ©gociation15.
37Contre lâinterprĂ©tation qui fait du souverain un individu, un et indivisible, S. Weber propose une politique de la singularitĂ©. Faute de pouvoir la dĂ©velopper en dĂ©tail, nous proposons de schĂ©matiser deux moments importants:
38a) S. Weber montre que la souverainetĂ© se constitue Ă partir dâune certaine interprĂ©tation de la vie. Une autre politique â celle des singuliers â exige une autre concept de la vie qui mette au premier plan « lâexpĂ©rience dâun abandon qui nâa rien Ă voir avec la souveraineté » (p. 49). Mais est-ce que le processus de lâauto-immunitĂ©, quâon a reconnu comme une logique inĂ©vitable, ne risque pas de rĂ©introduire un certain « effet » de souverainetĂ© au sein de cette expĂ©rience de lâabandon ? Car, en effet, aucune expĂ©rience de la singularitĂ© ne peut Ă©chapper Ă la rĂ©pĂ©tition qui conduit Ă sa perte immĂ©diate, et donc Ă une forme dâangoisse. Et comment conjurer dĂšs lors la rĂ©apparition dâune maĂźtrise souveraine, fĂ»t-elle plurielle et partagĂ©e ?
39b) La pensĂ©e de la singularitĂ© sâĂ©loigne des conceptions sacrificielles du politique. Il ne sâagit pas de rĂ©duire lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© au nom dâune pure identitĂ©, mais au contraire de maintenir ouverte la dĂ©chirure provoquĂ©e par lâirruption de lâautre. Le lien qui unit le « je » au « sur-je » ne disparaĂźt peut-ĂȘtre pas dans cette nouvelle politique, mais il cĂšde sa place Ă dâautres relations possibles et provisoires (p. 72-73), qui permettent de garder un certain espoir dans la survie. Le modalitĂ© principale du lien politique devient ainsi la « rencontre » qui, comme lâĂ©change basĂ© sur lâincommensurable, « ne spĂ©culerait pas sur le retour de son investissement » (p. 298). Mais cette rencontre ne peut avoir lieu que dans lâaporie, et celle-ci a souvent Ă©tĂ© proscrite. La politique de la singularitĂ© ne cherche donc pas Ă instaurer le mythe du nouveau dĂ©part. Elle se nourrit au contraire des contradictions et des tensions intĂ©rieures Ă la tradition et se pratique donc dâabord dans la rĂ©sistance aux politiques rĂ©elles de protection en matiĂšre sĂ©curitaire et financiĂšre (voir p. 320-321). Le domaine de lâesthĂ©tique, qui pourrait paraĂźtre au plus loin de ces questions, devrait ĂȘtre au contraire privilĂ©giĂ© dans la mesure oĂč il peut abriter des contradictions sans sâannuler. LâesthĂ©tique, qui ne doit bien sĂ»r pas ĂȘtre comprise dans le sens dâune esthĂ©tisation de la politique, ne dĂ©signe pas ici la science du beau mais lâĂ©tude du domaine du sensible.
Des corps singuliers
40Nous ne pouvons pas dĂ©velopper en dĂ©tail tous les enjeux dâune politique de la singularitĂ© en ce qui concerne le rĂŽle de la « sensibilité ». S. Weber le fait notamment Ă propos de lâacte de lire dans le chapitre intitulĂ© « La singularitĂ© de la connaissance littĂ©raire » (p. 239-270). Pour le moment, la question de la sensibilitĂ© paraĂźt nous conduire tout dâabord Ă celle du corps, comme lieu de lâaisthesis. Le corps constitue en effet un fil conducteur indispensable pour comprendre le problĂšme de lâindividu par rapport au singulier.
41Ainsi, le LĂ©viathan se constitue en tant que corps prothĂ©tique Ă partir dâun processus de localisation (celui-ci Ă©tant un des moments de la projection). Pour quâil puisse devenir un individu, selon la dĂ©marche souveraine la plus traditionnelle, ce corps doit prendre une place et sâassurer que cette place ne soit pas occupĂ©e par un autre. La localisation est un mouvement dâappropriation qui instaure un rapport Ă lâespace en termes de dedans et de dehors.
42Une pensĂ©e de la singularitĂ© peut transformer ce rapport. Elle le fait en reconnaissant dâabord que la localisation du corps dit « propre » â par exemple celui du LĂ©viathan â est toujours virtuelle. La fermeture dâun Ătat et la maĂźtrise des frontiĂšres sont des dĂ©sirs de protection et dâindividualisation qui en rĂ©alitĂ© ne sâaccomplissent jamais (bien que les effets de cette virtualitĂ© soient souvent meurtriers). Ce rapport Ă lâespace est virtuel car lâĂ©tendue que lâindividu interprĂšte comme « propre » est toujours le siĂšge dâune extĂ©rioritĂ© menaçante. Pour cette raison, S. Weber affirme que « chaque Ătat existe dans un Ă©tat dâurgence virtuel (virtual state of emergency) » (p. 21). Ce sentiment dâurgence relĂšve dans ce corps prothĂ©tique du fait quâil cherche Ă se constituer comme un corps immortel, ou qui transcende en tout cas la durĂ©e de vie des individus qui dĂ©sormais sont ses membres.
43Or la singularitĂ© dâun corps â animal, social ou institutionnel â rĂ©side justement dans ce qui en lui nâest pas localisable. La pensĂ©e du singulier doit dĂ©placer la comprĂ©hension du corps comme structure spatiale de lâindividu â corps propre, territoire national, etc. â vers une comprĂ©hension du corps comme cela mĂȘme qui permet faire lâexpĂ©rience de la multiplicitĂ©. Pour le dire avec Jean-Luc Nancy, il sâagit de lâespacement du partes extra partes, et non de « lâĂ©paisseur massive de la pars16 ». Ce qui fait la singularitĂ© dâun corps, ce ne serait donc pas lâespace quâil occupe, mais le fait quâil partage cet espace avec dâautres corps.
44Dans le modĂšle Ă la fois organiciste et instrumentaliste du LĂ©viathan, le corps nâest que lâunitĂ© des mouvement des membres. Une pensĂ©e de la singularitĂ© doit mettre lâaccent sur le fait que :
La dĂ©sarticulation du corps en des membres singuliers et en des expĂ©riences non unifiables, traversant des lieux multiples en un seul et mĂȘme instant, morcelle lâunique et lâouvre Ă lâexpĂ©rience dâĂ©vĂ©nements qui sont aussi singuliers que finis. Ou plutĂŽt indĂ©finis, car la singularitĂ© dâĂ©vĂ©nements qui sont un mais jamais le mĂȘme nâest pas entiĂšrement dĂ©finissable. (p. 49)
45Les membres singuliers ont donc la possibilitĂ© dâentretenir de relations diffĂ©rentes aux contextes singuliers. Sur eux tombe la responsabilitĂ© de la rencontre. Le concept de corps confirme ainsi sa position stratĂ©gique pour le dĂ©placement de lâinterprĂ©tation dominante du singulier comme individu.
46Ce corps singulier, fait Ă la fois de membres singuliers, produit une ouverture Ă quelque chose dâautre que la souverainetĂ©, rĂ©gnante jusquâaujourdâhui dans le modĂšle prothĂ©tique du LĂ©viathan ou dans la notion phĂ©nomĂ©nologique de « corps propre » ou « Leib » (que S. Weber nâaborde pas comme tel, au moins dans ce livre). Ce corps est le lieu de cette expĂ©rience de lâabandon quâon a opposĂ© au dĂ©sir de protection. Deux pistes pour articuler une pensĂ©e de la singularitĂ© avec une rĂ©flexion sur le corps :
47a) La premiĂšre insisterait sur le fait que le « je » de Freud est principalement un « je-corps » et un « je-surface ». Il opĂšre comme une limite qui dĂ©joue la simple opposition de lâintĂ©rieur et de lâextĂ©rieur, dans la mesure oĂč il est « la surface sur laquelle les messages contradictoires et les impulsions du ça et du sur-je sâinscrivent et se heurtent les uns aux autres » (p. 56). Le corps singulier, comme limite et non comme individu massif, doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme lâouverture Ă la diffĂ©rence dans un champ de forces, et donc Ă lâopposĂ© de la frontiĂšre Ă©tatique visant Ă dĂ©limiter lâespace Ă lâintĂ©rieur duquel le souverain dĂ©tient le privilĂšge de la force.
48b) La deuxiĂšme piste, que InquiĂ©tantes singularitĂ©s annonce mais ne dĂ©veloppe pas en dĂ©tail, serait peut-ĂȘtre celle de la diffĂ©rence sexuelle. Dans une lecture de la GenĂšse â texte qui, comme on lâa vu, constitue une des principales sources dâanalyses du livre â, S. Weber semble indiquer que la sĂ©paration entre Adam et Ăve ne relĂšve pas dâune distinction entre individus appartenant Ă la mĂȘme espĂšce, mais que justement elle constitue la limite du genre compris comme lâessence indivisible de chaque individu. La marque de la diffĂ©rence sexuelle semblerait indiquer sur ce point le lieu dâune singularitĂ© irrĂ©ductible Ă toute interprĂ©tation en termes dâidentitĂ©, rachat et « vie en gĂ©nĂ©ral » :
Parce quâil est sexuĂ©, lâhomme gĂ©nĂ©rique nâest ni seul ni identique Ă lui-mĂȘme, mais dĂ©jĂ pris dans une inquiĂ©tante altĂ©ritĂ© sexuĂ©e. LâunitĂ© du genre humain et brisĂ©e par la divisibilitĂ© du sexe. (p. 202)
***
49Pour finir, il serait intĂ©ressant de se rĂ©fĂ©rer aux conditions dans lesquelles une telle pensĂ©e de la singularitĂ© peut se dĂ©velopper. Outre ses dimensions Ă©conomiques, politiques et esthĂ©tiques, la pensĂ©e de la singularitĂ© a une dimension « acadĂ©mique ». Câest dans le cadre des Ă©tudes littĂ©raires que quelque chose de lâordre de la « rencontre » se met en place, Ă travers justement la tĂąche de la lecture. Dans la lecture et lâinterprĂ©tation, dâun poĂšme par exemple, on ne fait que
ressortir les directions singuliĂšres qui avaient Ă©tĂ© omises ou exclues des prĂ©cĂ©dentes interprĂ©tations dominantes, en mĂȘme temps quâelles dĂ©gageraient les facteurs ayant contribuĂ© Ă faire paraĂźtre naturelles ces omissions et exclusions. (p. 252)
50Toute lecture est une interprĂ©tation divisĂ©e. Elle porte sur lâambiguĂŻtĂ© des textes, et donc sur cela mĂȘme qui les permet de rester ouverts. Ce que dâune lecture Ă lâautre reste « innommable » (terme que Samuel Weber repĂšre dans un passage de la Critique de la facultĂ© de juger de Kant) câest justement le singulier. On ne peut dĂšs lors le reconnaĂźtre dâune maniĂšre conceptuelle, et pour cette mĂȘme raison il ne semble pas pouvoir faire lâobjet dâun savoir. Le singulier est plutĂŽt ressenti, et sa rencontre sâaccompagne toujours de sa perte. InquiĂ©tantes singularitĂ©s analyse la maniĂšre dont cette logique se met en place chez Hölderlin comme le « mouvement contre-rythmique » Ă la base de la « cĂ©sure » (p. 295â296). Le poĂšte va Ă la rencontre du conflit et de la contradiction, au lieu de les Ă©viter. On Ă©nonce cela en concluant pour rappeler que, si une pensĂ©e de la singularitĂ© est possible aujourdâhui, elle doit se produire, Ă lâ« intĂ©rieur » mĂȘme de lâinterprĂ©tation, comme une expĂ©rience de la division de soi.

