
La musique tient Ă tout
1En 1803, un chevalier amateur de musique et catalographe improvisĂ© termine un manuscrit intitulĂ© Division du catalogue de la musique pratique1. Il sâagit dâune recension des collections musicales contenues dans la BibliothĂšque du Roi. Enthousiaste, câest « par zĂšle pour lâart et de maniĂšre purement bĂ©nĂ©vole2 » que ce dilettante a rĂ©digĂ© plus de 4000 notices, rĂ©parties en subdivisions aux titres approximatifs3, dont plusieurs comportent, dans le corps du catalogue, des notes et des anecdotes quelquefois utiles, souvent inexactes. De nos jours, les musicologues rĂ©servent habituellement Ă cet ouvrage lâappellation « catalogue Boisgelou », dâaprĂšs le nom de son compilateur. Si lâon ne peut sous-estimer lâimmense valeur bibliographique de ce tĂ©moignage, sa lecture reste alourdie tant par les maladresses stylistiques que par le fait que « Boisgelou nâest pas toujours systĂ©matique dans la maniĂšre dont il procĂšde » (p. 139). Le lire, le parcourir, câest sâaventurer dans un vaste bocage en friche Ă la recherche de rĂ©fĂ©rences potentiellement fĂ©condes.
2En cela, il est possible de rapprocher le catalogue de Boisgelou de lâentreprise que mĂšne Martin WĂ„hlberg4 dans La ScĂšne de musique dans le roman du xviiie siĂšcle, ouvrage issu dâune thĂšse dĂ©fendue Ă lâUniversitĂ© norvĂ©gienne de sciences et de technologie (Trondheim) en 2011. Tout aussi enthousiaste, le chercheur se laisse guider par la notion de « scĂšne de musique » pour cataloguer, puis commenter diverses occurrences de ces scĂšnes dans un corpus dâune « centaine de romans5 » (p. 20). Le parallĂšle entre Boisgelou et M. WĂ„hlberg doit toutefois ĂȘtre pris cum grano salis : si le travail du premier est fait dans lâabsence quasi-totale de mĂ©thode, celui du second sâapplique la plupart du temps Ă une Ă©tude aussi rigoureuse que sensible de son corpus.
La scĂšne de musique...
3La notion de « scĂšne de musique » tire sa justification dâune trĂšs pertinente observation : la musique, au xviiie siĂšcle, nâest pas une pratique « abstraite » comme elle peut le paraĂźtre aujourdâhui avec la prĂ©sence de diverses technologies dâenregistrement ou dâĂ©coute. Ă lâĂ©poque, la musique dĂ©pend toujours de « la prĂ©sence physique dâinstruments, de chanteurs ou de musiciens. » (p. 16) Ainsi, son incursion dans le roman est inĂ©vitablement liĂ©e Ă une mise en scĂšne de musiciens et dâinstruments. On ne peut lâĂ©voquer, dit-il, comme « un Kerouac ou un Sartre » (p. 11) parlent des vertus de lâĂ©coute du jazz â par exemple, la « scĂšne » du disque vinyle de Some of These Days chantĂ© par une « nĂ©gresse » dans La NausĂ©e est encore loin. Avant de pouvoir ĂȘtre une activitĂ© purement intellectuelle, la musique est donc pensĂ©e et reprĂ©sentĂ©e en tant que pratique.
Câest pourquoi, explique WĂ„hlberg, au lieu de partir de formes musicales comme modĂšles pour le roman ou de commencer par les textes dâesthĂ©tique, nous avons choisi de partir des moments, des circonstances oĂč la musique apparaĂźt dans lâunivers des romans. (p. 16)
4M. WĂ„hlberg place la premiĂšre instance de lâexpression « scĂšne de musique » dans Le Diable amoureux de Cazotte, publiĂ© en 1772. Il sâagit dâun passage lors duquel le diable lui-mĂȘme, dans le corps de la ravissante Biondetta, sâaffaire Ă sĂ©duire Alvare, le protagoniste, en sâaccompagnant au clavecin. Soudainement, Biondetta se lĂšve, se mouche, puis erre dans la piĂšce. Alors quâelle se rassoit Ă lâinstrument, Alvare narre : « Je compris bientĂŽt que la seconde scĂšne de musique ne serait pas de lâespĂšce de la premiĂšre6. » Lâon saisit que ce qui prĂ©cĂšde la remarque, puis ce qui suit, sont deux exemples formant chacun une « conceptualisation prĂ©cise » (p. 33) de la scĂšne de musique, cette « unitĂ© narrative bien dĂ©limitĂ©e », dĂ©finie par « un nombre de personnages [...], par le lieu [...] et par une activitĂ© [...]. » (p. 32) Si M. WĂ„hlberg refuse dâen faire platement « une formulation thĂ©orique », il avance tout de mĂȘme que les modalitĂ©s de lâexemple du Diable amoureux constituent « ces mĂȘmes traits caractĂ©ristiques » (p. 32) quâil est possible dâappliquer aux romans de lâensemble du xviiie siĂšcle. Lâextrait du roman de 1772 sert alors dâarchĂ©type pour les scĂšnes de musique depuis celles du TĂ©lĂ©maque de FĂ©nelon (1699) jusquâau Malvina de Sophie Cottin (1800), englobant dâun trait tout le « romanesque » des LumiĂšres, du roman dâapprentissage aux relations de voyage, du dialogue philosophique aux romans libertins.
...dans le roman du xviiie siĂšcle
5Si lâon comprend aisĂ©ment la pertinence de la « scĂšne de musique »pour Ă©tablir des « critĂšres dĂ©finitoires hĂ©ritĂ©s de la scĂšne dramatique et qui comprend une activitĂ© musicale » (p. 33), quâen est-il de la convenance du « dans le roman » (mĂȘme restreint aux romans « dâexpression française » (p. 20))comme critĂšre de sĂ©lection gĂ©nĂ©rique ? Ă plusieurs endroits, lâon sent que M. WĂ„hlberg peine Ă circonscrire son objet dâĂ©tude, ce qui nâest pas sans crĂ©er un certain « effet de catalogue ». Ce dĂ©sir de tout aborder contraint trop souvent la rĂ©flexion Ă prendre des raccourcis qui donnent au lecteur lâimpression de survoler rapidement, voire nĂ©gligemment les thĂ©matiques proposĂ©es. Lâouvrage de M. WĂ„hlberg sâest appliquĂ© Ă dĂ©broussailler un domaine dâune ampleur sans doute plus importante quâil ne lâavait anticipĂ©7. DâaprĂšs Jean Sgard, lors du siĂšcle Ă©tudiĂ©, le mot « roman » a lui-mĂȘme
dĂ©signĂ© toutes sortes de rĂ©cits, tour Ă tour approuvĂ©s ou refusĂ©s ; il a Ă©tĂ© exaltĂ©, mĂ©prisĂ©, rĂ©habilité ; il a rĂ©fĂ©rĂ© Ă des poĂ©tiques successives, il a créé toutes sortes de malentendus ; il a dessinĂ©, autour dâun ensemble flou de fictions, une frontiĂšre mouvante qui visait Ă le constituer en genre8.
6Ainsi, le travail de M. WĂ„hlberg se retrouve devant un vaste ensemble de productions diverses quâil sâapplique Ă cataloguer du mieux quâil le peut. Trois grandes parties â « Pratiques musicales » (1Ăšre partie, p. 25-117), « Le roman mĂȘlĂ© de chansons » (2de partie, p. 119-266), puis « Musique et pensĂ©e » (3e partie, p. 267-403) â sont chacune divisĂ©es en quatre ou cinq chapitres, eux-mĂȘmes dĂ©coupĂ©s en sous-sections. Ces sous-sections, souvent trĂšs courtes, forment les articulations essentielles de lâĂ©tude : chacune se cristallise autour dâun thĂšme qui oriente la lecture dâune ou de quelques Ćuvres. Une poignĂ©e dâexemples, en rafale : la question du « Savoir » dans les pratiques musicales est traitĂ©e en une page et demie (p. 100â101) Ă lâaide de lâexemple de Suzanne Simonin Ă©talant humblement ses connaissances dans La Religieuse ; une seule page rĂšgle le cas de « Lâintervention du lecteur » (p. 240-241) avec lâexemple du Chansonnier des grĂąces, pĂ©riodique du dĂ©but du dix-neuviĂšme siĂšcle9 qui invitait « ses lecteurs Ă proposer leurs romances avec une mĂ©lodie de leur composition » (p 240) ; un peu moins de cinq pages semblent suffire Ă prĂ©senter « La comparaison entre lâhomme et le clavecin » (p 386-390), thĂ©matique pourtant Ă©minemment complexe au xviiie siĂšcle10.
Un nouveau champ dâĂ©tude pour les littĂ©raires-musicien(ne)s ?
7Le cĆur du travail de M. WĂ„hlberg, la seconde partie intitulĂ©e « Le roman mĂȘlĂ© de chansons », porte les propositions les plus intĂ©ressantes du livre. Elle se penche sur la pratique dont relĂšvent « les romans qui intĂšgrent la musique de la maniĂšre la plus concrĂšte qui soit » (p. 121) â câest-Ă -dire sous forme de partitions imprimĂ©es Ă mĂȘme lâĆuvre, de « timbres » dont le lectorat connaĂźt dĂ©jĂ la mĂ©lodie ou de partitions imprimĂ©es sĂ©parĂ©ment. Comme le constate M. WĂ„hlberg, il sâagit dâun « phĂ©nomĂšne multiforme » (p. 125) encore trop peu Ă©tudié : Ă titre indicatif, les Ă©tudes canoniques de Jean-Michel Bardez11, BĂ©atrice Didier12, Cynthia Verba13 et Belinda Cannone14 nâen disent mot. Or, cette pratique permet de relier la pratique romanesque Ă nombre de formes dont certains lâavaient, Ă tort, distanciĂ©e : les chansons narrĂ©es des trouvĂšres et troubadours (puis la vogue mĂ©diĂ©vale entourant les romans mĂȘlĂ©s de chansons au xviiie siĂšcle), le prosimĂštre de la Renaissance, la chanson et lâopĂ©ra. M. WĂ„hlberg dĂ©montre dâailleurs que le roman mĂȘlĂ© de chanson nâest pas un phĂ©nomĂšne marginal : un chapitre sur « LâopĂ©ra de poche » rappelle dâailleurs que nombre des romans les plus lus de lâĂ©poque en font partie15 (p. 227).
8Dâune certaine façon, dans la mesure oĂč M. WĂ„hlberg avouait dâemblĂ©e devoir « renoncer, pour lâheure, Ă toute ambition de rĂ©ponses dĂ©finitives » (p. 122) pour plutĂŽt « identifier, [...] les questions et les problĂšmes qui forment [...] les enjeux majeurs de ce phĂ©nomĂšne si peu Ă©tudiĂ© mais qui constitue un des aspects les plus particuliers du roman en France dans cette phase passionnante dâexpĂ©rimentation du genre que fut le dix-huitiĂšme siĂšcle » (p. 124), il accomplit ce quâil annonce.
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9En guise de conclusion, il importe de souligner lâimpressionnante Ă©rudition dont fait preuve le travail de longue haleine de Martin WĂ„hlberg. Toutefois, le principal embarras auquel se bute ce projet est lâindĂ©termination des limites du corpus auquel il sâattaque. Sans que cela nâĂ©touffe lâinsatiable curiositĂ© du chercheur, lui-mĂȘme musicien baroque de renom, il nâaurait pas Ă©tĂ© inutile de resserrer lâĂ©tude autour dâun moins grand nombre de dâaxes dâanalyses, quitte Ă les dĂ©velopper davantage16.
10Si le commentaire, voire le rĂ©sumĂ© tient souvent lieu dâanalyse, lâabondance bibliographique et catalographique de lâouvrage composent nĂ©anmoins un fonds de pistes de recherche dâune richesse considĂ©rable. Le chercheur ne pensait peut-ĂȘtre pas si bien dire lorsquâil citait le mot de Voltaire dans Le Philosophe ignorant : « La musique tient Ă tout17 » â on peut lâentendre partout oĂč lâon tend lâoreille. Cependant, il faut dĂ©canter la dĂ©monstration pour Ă©viter la cacophonie. Ă la lecture de La ScĂšne de musique, câest parfois une autre citation du patriarche de Ferney qui saute Ă lâesprit : « malheur Ă lâauteur qui veut toujours instruire ! / Le secret dâennuyer est celui de tout dire18. »

