Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 17, numéro 6
titre article
Philippe Sarrasin Robichaud

La musique tient Ă  tout

Martin WĂ„hlberg, La ScĂšne de la musique dans le roman du XVIIIe siĂšcle, Paris : Classiques Garnier, coll. « L’Europe des LumiĂšres », 2015, 453 p., EAN 9782812436260.

1En 1803, un chevalier amateur de musique et catalographe improvisĂ© termine un manuscrit intitulĂ© Division du catalogue de la musique pratique1. Il s’agit d’une recension des collections musicales contenues dans la BibliothĂšque du Roi. Enthousiaste, c’est « par zĂšle pour l’art et de maniĂšre purement bĂ©nĂ©vole2 » que ce dilettante a rĂ©digĂ© plus de 4000 notices, rĂ©parties en subdivisions aux titres approximatifs3, dont plusieurs comportent, dans le corps du catalogue, des notes et des anecdotes quelquefois utiles, souvent inexactes. De nos jours, les musicologues rĂ©servent habituellement Ă  cet ouvrage l’appellation « catalogue Boisgelou », d’aprĂšs le nom de son compilateur. Si l’on ne peut sous-estimer l’immense valeur bibliographique de ce tĂ©moignage, sa lecture reste alourdie tant par les maladresses stylistiques que par le fait que « Boisgelou n’est pas toujours systĂ©matique dans la maniĂšre dont il procĂšde » (p. 139). Le lire, le parcourir, c’est s’aventurer dans un vaste bocage en friche Ă  la recherche de rĂ©fĂ©rences potentiellement fĂ©condes.

2En cela, il est possible de rapprocher le catalogue de Boisgelou de l’entreprise que mĂšne Martin WĂ„hlberg4 dans La ScĂšne de musique dans le roman du xviiie siĂšcle, ouvrage issu d’une thĂšse dĂ©fendue Ă  l’UniversitĂ© norvĂ©gienne de sciences et de technologie (Trondheim) en 2011. Tout aussi enthousiaste, le chercheur se laisse guider par la notion de « scĂšne de musique » pour cataloguer, puis commenter diverses occurrences de ces scĂšnes dans un corpus d’une « centaine de romans5 » (p. 20). Le parallĂšle entre Boisgelou et M. WĂ„hlberg doit toutefois ĂȘtre pris cum grano salis : si le travail du premier est fait dans l’absence quasi-totale de mĂ©thode, celui du second s’applique la plupart du temps Ă  une Ă©tude aussi rigoureuse que sensible de son corpus.

La scĂšne de musique...

3La notion de « scĂšne de musique » tire sa justification d’une trĂšs pertinente observation : la musique, au xviiie siĂšcle, n’est pas une pratique « abstraite » comme elle peut le paraĂźtre aujourd’hui avec la prĂ©sence de diverses technologies d’enregistrement ou d’écoute. À l’époque, la musique dĂ©pend toujours de « la prĂ©sence physique d’instruments, de chanteurs ou de musiciens. » (p. 16) Ainsi, son incursion dans le roman est inĂ©vitablement liĂ©e Ă  une mise en scĂšne de musiciens et d’instruments. On ne peut l’évoquer, dit-il, comme « un Kerouac ou un Sartre » (p. 11) parlent des vertus de l’écoute du jazz — par exemple, la « scĂšne » du disque vinyle de Some of These Days chantĂ© par une « nĂ©gresse » dans La NausĂ©e est encore loin. Avant de pouvoir ĂȘtre une activitĂ© purement intellectuelle, la musique est donc pensĂ©e et reprĂ©sentĂ©e en tant que pratique.

C’est pourquoi, explique WĂ„hlberg, au lieu de partir de formes musicales comme modĂšles pour le roman ou de commencer par les textes d’esthĂ©tique, nous avons choisi de partir des moments, des circonstances oĂč la musique apparaĂźt dans l’univers des romans. (p. 16)

4M. WĂ„hlberg place la premiĂšre instance de l’expression « scĂšne de musique » dans Le Diable amoureux de Cazotte, publiĂ© en 1772. Il s’agit d’un passage lors duquel le diable lui-mĂȘme, dans le corps de la ravissante Biondetta, s’affaire Ă  sĂ©duire Alvare, le protagoniste, en s’accompagnant au clavecin. Soudainement, Biondetta se lĂšve, se mouche, puis erre dans la piĂšce. Alors qu’elle se rassoit Ă  l’instrument, Alvare narre : « Je compris bientĂŽt que la seconde scĂšne de musique ne serait pas de l’espĂšce de la premiĂšre6. » L’on saisit que ce qui prĂ©cĂšde la remarque, puis ce qui suit, sont deux exemples formant chacun une « conceptualisation prĂ©cise » (p. 33) de la scĂšne de musique, cette « unitĂ© narrative bien dĂ©limitĂ©e », dĂ©finie par « un nombre de personnages [...], par le lieu [...] et par une activitĂ© [...]. » (p. 32) Si M. WĂ„hlberg refuse d’en faire platement « une formulation thĂ©orique », il avance tout de mĂȘme que les modalitĂ©s de l’exemple du Diable amoureux constituent « ces mĂȘmes traits caractĂ©ristiques » (p. 32) qu’il est possible d’appliquer aux romans de l’ensemble du xviiie siĂšcle. L’extrait du roman de 1772 sert alors d’archĂ©type pour les scĂšnes de musique depuis celles du TĂ©lĂ©maque de FĂ©nelon (1699) jusqu’au Malvina de Sophie Cottin (1800), englobant d’un trait tout le « romanesque » des LumiĂšres, du roman d’apprentissage aux relations de voyage, du dialogue philosophique aux romans libertins.

...dans le roman du xviiie siĂšcle

5Si l’on comprend aisĂ©ment la pertinence de la « scĂšne de musique »pour Ă©tablir des « critĂšres dĂ©finitoires hĂ©ritĂ©s de la scĂšne dramatique et qui comprend une activitĂ© musicale » (p. 33), qu’en est-il de la convenance du « dans le roman » (mĂȘme restreint aux romans « d’expression française » (p. 20))comme critĂšre de sĂ©lection gĂ©nĂ©rique ? À plusieurs endroits, l’on sent que M. WĂ„hlberg peine Ă  circonscrire son objet d’étude, ce qui n’est pas sans crĂ©er un certain « effet de catalogue ». Ce dĂ©sir de tout aborder contraint trop souvent la rĂ©flexion Ă  prendre des raccourcis qui donnent au lecteur l’impression de survoler rapidement, voire nĂ©gligemment les thĂ©matiques proposĂ©es. L’ouvrage de M. WĂ„hlberg s’est appliquĂ© Ă  dĂ©broussailler un domaine d’une ampleur sans doute plus importante qu’il ne l’avait anticipĂ©7. D’aprĂšs Jean Sgard, lors du siĂšcle Ă©tudiĂ©, le mot « roman » a lui-mĂȘme

dĂ©signĂ© toutes sortes de rĂ©cits, tour Ă  tour approuvĂ©s ou refusĂ©s ; il a Ă©tĂ© exaltĂ©, mĂ©prisĂ©, rĂ©habilité ; il a rĂ©fĂ©rĂ© Ă  des poĂ©tiques successives, il a créé toutes sortes de malentendus ; il a dessinĂ©, autour d’un ensemble flou de fictions, une frontiĂšre mouvante qui visait Ă  le constituer en genre8.

6Ainsi, le travail de M. WĂ„hlberg se retrouve devant un vaste ensemble de productions diverses qu’il s’applique Ă  cataloguer du mieux qu’il le peut. Trois grandes parties — « Pratiques musicales » (1Ăšre partie, p. 25-117), « Le roman mĂȘlĂ© de chansons » (2de partie, p. 119-266), puis « Musique et pensĂ©e » (3e partie, p. 267-403) — sont chacune divisĂ©es en quatre ou cinq chapitres, eux-mĂȘmes dĂ©coupĂ©s en sous-sections. Ces sous-sections, souvent trĂšs courtes, forment les articulations essentielles de l’étude : chacune se cristallise autour d’un thĂšme qui oriente la lecture d’une ou de quelques Ɠuvres. Une poignĂ©e d’exemples, en rafale : la question du « Savoir » dans les pratiques musicales est traitĂ©e en une page et demie (p. 100‑101) Ă  l’aide de l’exemple de Suzanne Simonin Ă©talant humblement ses connaissances dans La Religieuse ; une seule page rĂšgle le cas de « L’intervention du lecteur » (p. 240-241) avec l’exemple du Chansonnier des grĂąces, pĂ©riodique du dĂ©but du dix-neuviĂšme siĂšcle9 qui invitait « ses lecteurs Ă  proposer leurs romances avec une mĂ©lodie de leur composition » (p 240) ; un peu moins de cinq pages semblent suffire Ă  prĂ©senter « La comparaison entre l’homme et le clavecin » (p 386-390), thĂ©matique pourtant Ă©minemment complexe au xviiie siĂšcle10.

Un nouveau champ d’étude pour les littĂ©raires-musicien(ne)s ?

7Le cƓur du travail de M. WĂ„hlberg, la seconde partie intitulĂ©e « Le roman mĂȘlĂ© de chansons », porte les propositions les plus intĂ©ressantes du livre. Elle se penche sur la pratique dont relĂšvent « les romans qui intĂšgrent la musique de la maniĂšre la plus concrĂšte qui soit » (p. 121) – c’est-Ă -dire sous forme de partitions imprimĂ©es Ă  mĂȘme l’Ɠuvre, de « timbres » dont le lectorat connaĂźt dĂ©jĂ  la mĂ©lodie ou de partitions imprimĂ©es sĂ©parĂ©ment. Comme le constate M. WĂ„hlberg, il s’agit d’un « phĂ©nomĂšne multiforme » (p. 125) encore trop peu Ă©tudié : Ă  titre indicatif, les Ă©tudes canoniques de Jean-Michel Bardez11, BĂ©atrice Didier12, Cynthia Verba13 et Belinda Cannone14 n’en disent mot. Or, cette pratique permet de relier la pratique romanesque Ă  nombre de formes dont certains l’avaient, Ă  tort, distanciĂ©e : les chansons narrĂ©es des trouvĂšres et troubadours (puis la vogue mĂ©diĂ©vale entourant les romans mĂȘlĂ©s de chansons au xviiie siĂšcle), le prosimĂštre de la Renaissance, la chanson et l’opĂ©ra. M. WĂ„hlberg dĂ©montre d’ailleurs que le roman mĂȘlĂ© de chanson n’est pas un phĂ©nomĂšne marginal : un chapitre sur « L’opĂ©ra de poche » rappelle d’ailleurs que nombre des romans les plus lus de l’époque en font partie15 (p. 227).

8D’une certaine façon, dans la mesure oĂč M. WĂ„hlberg avouait d’emblĂ©e devoir « renoncer, pour l’heure, Ă  toute ambition de rĂ©ponses dĂ©finitives » (p. 122) pour plutĂŽt « identifier, [...] les questions et les problĂšmes qui forment [...] les enjeux majeurs de ce phĂ©nomĂšne si peu Ă©tudiĂ© mais qui constitue un des aspects les plus particuliers du roman en France dans cette phase passionnante d’expĂ©rimentation du genre que fut le dix-huitiĂšme siĂšcle » (p. 124), il accomplit ce qu’il annonce.


***

9En guise de conclusion, il importe de souligner l’impressionnante Ă©rudition dont fait preuve le travail de longue haleine de Martin WĂ„hlberg. Toutefois, le principal embarras auquel se bute ce projet est l’indĂ©termination des limites du corpus auquel il s’attaque. Sans que cela n’étouffe l’insatiable curiositĂ© du chercheur, lui-mĂȘme musicien baroque de renom, il n’aurait pas Ă©tĂ© inutile de resserrer l’étude autour d’un moins grand nombre de d’axes d’analyses, quitte Ă  les dĂ©velopper davantage16.

10Si le commentaire, voire le rĂ©sumĂ© tient souvent lieu d’analyse, l’abondance bibliographique et catalographique de l’ouvrage composent nĂ©anmoins un fonds de pistes de recherche d’une richesse considĂ©rable. Le chercheur ne pensait peut-ĂȘtre pas si bien dire lorsqu’il citait le mot de Voltaire dans Le Philosophe ignorant : « La musique tient Ă  tout17 » — on peut l’entendre partout oĂč l’on tend l’oreille. Cependant, il faut dĂ©canter la dĂ©monstration pour Ă©viter la cacophonie. À la lecture de La ScĂšne de musique, c’est parfois une autre citation du patriarche de Ferney qui saute Ă  l’esprit : « malheur Ă  l’auteur qui veut toujours instruire ! / Le secret d’ennuyer est celui de tout dire18. »