mercredi 26 août 2009

Nostalgie homosexuelle?


La vie des gays Ă©tait-elle meilleure avant ? Ou bien? Pendant le week-end du 13 juin, en Ardèche, invitĂ©s par Fabien Boissonade, il y a eu plein de discussions et de souvenirs. On Ă©tait lĂ , sous le soleil, autour de la piscine, une quinzaine de gays et de lesbiennes, de presque toutes les gĂ©nĂ©rations et de races. Et les histoires ont commencĂ© Ă  ressembler Ă  des bilans. Mon mari a fini par rigoler. Ă€ 28 ans, il Ă©tait celui qui disait : « Y’en a marre, tout ce que vous dites sur les clubs et la musique, on dirait que c’Ă©tait toujours mieux avant ». Et il y avait des amis de 30 ans, ou 40 ans qui rĂ©pondaient, un peu en regardant leurs pieds : « Mais c’est vrai. En musique, ou dans le clubbing, ou dans le militantisme, c’est clair ». Pendant le week-end, c’est devenu un leitmotiv drĂ´le : « Ouais, c’est ça…c’Ă©tait mieux avant ! ».

La vie des gays Ă©tait-elle meilleure avant ? Cette question si simple se pose rarement, Ă  part dans l’intimitĂ© ou sur les blogs. Elle est peu abordĂ©e dans le combat pour les droits des LGBT parce que les structures, surtout en France, ont un peu de mal Ă  situer le militantisme dans une perspective historique. C’est ce que tentait de faire la Gay Pride cette annĂ©e, en liant ce que nous sommes Ă  ce qui s’est passĂ© il y a quarante ans, lors de Stonewall. Combattre l’homophobie, insister sur les droits et poursuivre la lutte contre le sida nĂ©cessite forcĂ©ment des repères, au moins pour Ă©valuer si des progrès ont Ă©tĂ© faits, si des nouveaux droits ont Ă©tĂ© obtenus.

Or, de plus en plus, alors que la nouvelle gĂ©nĂ©ration gay se fait de plus en plus entendre, parce qu’elle est plus visible, une nostalgie se dĂ©veloppe. Pas besoin d’aller chercher dans la pĂ©riode glorieuse des annĂ©es 80 qui a vu l’explosion du style de vie gay et des associations de lutte contre le sida. Pas besoin de regarder non plus vers Lady Gaga et le raz-de-marĂ©e des annĂ©es 80 dans la pop actuelle la plus commerciale. Ces homosexuels commencent dĂ©sormais Ă  dĂ©velopper aussi une nostalgie pour les annĂ©es 90 comme le sommet d’une certaine gĂ©nĂ©rositĂ© entre gays et lesbiennes. Cette gĂ©nĂ©rositĂ© est ce qui nous attache au passĂ©, exactement comme le succès de « Milk » (le film, le livre, le documentaire) a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un travail sur les archives. Un autre exemple plus actuel, c’est le docu « Sex Positive » de Daryl Wein, qui raconte le dĂ©but de l’Ă©pidĂ©mie du sida sur l’angle du safe sex et qui bĂ©nĂ©ficie d’une grosse campagne de pub dans les mĂ©dias gays US. Comme pour « Milk », ces films sont souvent Ă©crits ou prĂ©parĂ©s par des homosexuels trentenaires.

Ces films montrent aussi, parce qu’ils dĂ©crivent le passĂ©, que les gays et les lesbiennes vivent mieux aujourd’hui qu’avant, c’est indĂ©niable. C’est donc un constat qui s’oppose Ă  la perception d’une vie gay plus excitante par le passĂ©. Nous n’avons jamais eu autant d’outils dans les mains. Du sexe ? Il suffit de tendre la main (so to speak). Bars, sex clubs, Internet, renaissance de la drague dans les parcs, partouzes chez les jeunes, nouvelles drogues, le choix est infini. Des mĂ©dias ? Ils couvrent chaque niche identitaire. De la culture ? De YouTube aux arts majeurs, les gays et les lesbiennes n’ont jamais Ă©tĂ© aussi visibles, Ă  tel point que le marchĂ© des DVDs LGBT semble atteindre un plateau. La tolĂ©rance de la sociĂ©tĂ© est Ă  son plus haut niveau. MĂŞme si certains vous disent qu’on rĂ©gresse, ce n’est pas vrai. Attendez, mĂŞme les parents qui vivent le coming out de leur fils ou de leur fille sont de plus en plus nombreux Ă  rĂ©pondre dĂ©sormais : « Ă€ part ça, tu veux encore du pain pour ton Boursin ? ».

Dans « Culture Shock », Alvin Toffler fut le premier Ă  prĂ©dire que les valeurs modernes seraient transformĂ©es par deux forces : l’accĂ©lĂ©ration (de tout) et la prolifĂ©ration (dans tous les sens) des sous-cultes. En clair : l’underground explose, tout le monde s’en revendique. Presque 40 ans après, le grand clichĂ© de maintenant est de se demander qui nous sommes. La moindre boulangère cherche son identitĂ©, alors, pensez, les homosexuels. Cette identitĂ© n’est pas un produit Ă  vendre, c’est un sur produit : « The intensification of the problem of overchoice presses us towards orgies of self examination, soul searching and introversion. It confronts us with that most popular of contemporary illness, the « identity crisis ».

Les gays et les lesbiennes sont plutĂ´t bien placĂ©s dans la sociĂ©tĂ© moderne. MĂŞme quand ils sont prĂ©caires, ils sont souvent moins prĂ©caires que les autres. Quand ils sont stigmatisĂ©s, ils le sont souvent moins que ceux qui ont le malheur d’avoir la peau foncĂ©e. MĂŞme dans les temps les plus durs, la mobilitĂ© des gays leur permet de s’Ă©chapper du fardeau familial, et c’est ce que des milliers de personnes LGBT font chaque annĂ©e. Ils quittent leur famille. Cette libertĂ© homosexuelle, c’est un avantage qui permet de dire aux autres, quand on n’a plus d’arguments : « Vous faites chier, je pars ».

Bien sĂ»r, de nouvelles formes d’homophobie se sont dĂ©veloppĂ©es. L’homosexualitĂ© dans les citĂ©s devrait ĂŞtre au centre du combat LGBT moderne. Pour l’instant, ce combat s’est surtout limitĂ© Ă  montrer du doigt les homophobes. Mais on sait que mĂŞme dans les citĂ©s, la perception de l’homosexualitĂ© n’est pas aussi primaire qu’on le dit dans les reportages Ă  la tĂ©lĂ©. Et quand on voit aussi les milliers de profils sur les sites de rencontres identitaires, il faut bien admettre que les gays et les lesbiennes de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente n’avaient mĂŞme pas cette chance. Aujourd’hui, il y a plein de jeunes blacks gays qui veulent sortir avec leurs semblables. Chez les Beurs, c’est pareil. Et c‘est bien. C’est ce qu’on a vu depuis vingt ans dans les clubs de Londres ou de New York. Enfin, ça arrive en France.

La vie gay Ă©tait-elle meilleure avant ? Peut-ĂŞtre pour les Blancs. Pour la nouvelle gĂ©nĂ©ration, beaucoup plus mixte, Now is the time. Ces jeunes n’ont jamais Ă©tĂ© aussi beaux et leur avis n’a jamais autant comptĂ©. Que leur manque-t-il pour ĂŞtre heureux ? Pour moi, rien. La crise actuelle, dans la communautĂ© gay ou dans la sociĂ©tĂ©, rend encore plus difficile pour trouver un travail et s’affirmer. Mais rien n’empĂŞche ces gays et les lesbiennes de se battre pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils peuvent, eux aussi, arracher ce que leurs frères et leurs sĹ“urs ont obtenu, en se battant, pendant la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Le futur de la question gay n’est pas chez les Blancs. Le renouvellement, il sera forcĂ©ment du cĂ´tĂ© des gays Noirs et Beurs, c’est pour ça qu’ils doivent se battre pour nous obliger Ă  se pousser pour leur laisser la place. Et tant qu’on n’aura pas dit ça, qu’on ne l’aura pas traduit dans les programmes des associations, des Gay Pride et des festivals LGBT, on n’avancera pas sur le combat contre l’homophobie. C’est le vrai underground d’aujourd’hui. Si j’avais 30 ans aujourd’hui, c’est ce que je ferais. Un fanzine comme Butt ou Kaiserin, pour les Blancs, les Beurs, les Noirs gays. Utiliser la crise Ă©conomique comme levier de pression pour alerter sur des revendications concrètes. Avancer sur les droits des minoritĂ©s ethniques gays, c’est pour moi beaucoup plus urgent ET intĂ©ressant que participer Ă  un combat pour donner son sang. Ou sa moelle osseuse.

vendredi 14 août 2009

Viens blogger sur Mon Incroyable Fiancé !


J’ai toujours Ă©tĂ© Ă©patĂ© de voir avec quel abandon certaines personnes que je connais se sont Ă©merveillĂ©es devant Eric Fassin. Ă€ Act Up, il y a dix ans, les gens parlaient de lui comme s’ils se dĂ©lectaient de ce vampirisme de la pensĂ©e gay. C’Ă©tait du miel politique. Enfin, un homme mou, passe partout, blanc, avait pris la place que les gays lui avaient laissĂ©e avec soulagement. Cet homme Ă©tait l’exact opposĂ© d’une folle, il extirpait le camp pour laver l’idĂ©e homosexuelle et s’imposer dans les tribunes des journaux, les murmures de la politique. Il personnifiait parfaitement ce besoin de reconnaissance : pour parler du PACS, rien de mieux qu’un hĂ©tĂ©ro fade, un homme sans angle, sans polĂ©mique, une sorte de gĂ©latine militante. Il s’agissait d’une arnaque, un deal parfait. Fassin montait en première ligne Ă  la place des gays, et ces derniers le laissaient s’imposer dans l’arène politique, peinards. Un contrat de co-dĂ©pendance accentuerait la lacune du leadership gay. Après tout, pour mieux rĂ©pondre aux accusations de communautarisme, rien ne vaut un porte-parole hĂ©tĂ©ro qui ne choque personne et qui fait son beurre sur la question gay. Pendant ce temps, les rares leaders LGBT qui auraient pu monter en puissance se sont protĂ©gĂ©s, loin des polĂ©miques, de l’exposition, du risque. Une sorte de lâchetĂ© militante, comme si la vraie essence du « vivre ensemble » gay (mffff) se limitait Ă  blogger en simultanĂ© sur une Ă©mission de variĂ©tĂ© française.

Dix ans après, malgrĂ© tout ce qu’on tente de vous faire croire sur le militantisme LGBT, un surprenant mĂ©lange d’incomprĂ©hension et de dĂ©faitisme persiste dans l’observation du LGBTisme. Vous choisissez le verdict qui vous convient :

- Le sigle LGBT est le chloroforme de la culture gay

- La Gay Pride 2009 a été un tel succès que cela veut forcément dire que le mouvement militant va bien.

- Le suivisme du monde associatif sur les thèmes consensuels n’a jamais Ă©tĂ© aussi immense. Pour ne pas avoir de problème avec ses propres amis, il faut la fermer.

- 90% des militants issus des groupes activistes comme Act Up et qui ont fait carrière sont désormais des vendus.

- La majoritĂ© de la communautĂ© se branle de tout ça : c’est l’Ă©lĂ©ment Ă©trangement oubliĂ© de la culture gay. Historiquement, on est vraiment dans un creux idĂ©ologique oĂą l’idĂ©e principale, c’est le conformisme silencieux.

- Les questions LGBT ont toujours un Ă©cho relatif dans les sphères politiques. Il faut dire que le PS n’aide pas beaucoup.

- Le mutisme est fracassant sur les vraies Ă©volutions du style de vie homosexuel (Internet, crise Ă©conomique, sexe toujours plus Ă  risque). Je veux dire par lĂ  que ces sujets sont sĂ»rement abordĂ©s, mais toujours pour adopter une attitude positive systĂ©matique : pour se faire remarquer aujourd’hui, il faut sourire – tout en prĂ©tendant souffrir. Tout va bien.

- Les mĂ©dias LGBT sont obsĂ©dĂ©s par les sujets qui ne les intĂ©ressent pas, uniquement parce qu’ils croient que c’est ça qu’il faut faire. C’est de l’opportunisme con. C’est la fin de la crise ! Il faut consommer Ă  nouveau !

- La dĂ©ception envers les leaders de cette communautĂ© n’a jamais Ă©tĂ© aussi vocale. Tous les gays qui voyagent se demandent pourquoi on n’a pas d’Ă©quivalents en France du maire de Berlin (read my lips : DelanoĂ« a un bâton dans le cul) ou un jeune sportif mĂ©daillĂ© qui ferait son coming out).

- Dès qu’un film comme « Bruno » sort, les associations se demandent comment elles vont s’offusquer – au lieu de rigoler, simplement. Plus le monde est moderne – et moins les gays ont de l’humour.

- En fait, tout ça est une vision de l’esprit. Je suis ronchon, je ne suis jamais content, les gens pensent que je suis toujours en train de chercher la petite bĂŞte, je suis un idĂ©aliste de la cause gay qui n’a pas encore compris que les homosexuels sont des cons comme les autres. Vous pouvez donc abrĂŞger la lecture de ce texte qui, anyway, selon les canons de la culture LGBT ET de la culture Internet, est bien trop long.

On finit par se demander si le petit monde LGBT n’est pas en train de baser son noble objectif (lutte contre l’homophobie et live blogging de « La Nouvelle Star ») sur l’ennui. Les groupes les plus « radicaux » singent avec absurditĂ© un esprit contestataire issu des annĂ©es 70. On a beau ĂŞtre en 2009, les UEEH perpĂ©tuent des travaux de vacances oĂą on apprend Ă  gĂ©rer le port de la robe Ă  carreaux de mĂ©nagère portugaise qui avait tant de succès dans les squats gays parisiens d’il y a … 30 ans. Un super labo d’idĂ©es militantes, en effet ! Bien sĂ»r, le flambeau de la mĂ©moire doit ĂŞtre passĂ© de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, mais prend-il compte la mesure des rĂ©volutions psychologiques causĂ©es par Internet 2.0 ? L’activisme français mĂ©riterait d’entreprendre les mĂŞmes voyages Ă  l’Ă©tranger que les militants du GLH dans les annĂ©es 70, dont les expĂ©ditions Ă©taient surtout des opportunitĂ©s pour ramener en France des idĂ©es issues des centres communautaires amĂ©ricains, hollandais ou londoniens (Brixton surtout). Il est possible de faire du vagabondage sexuel (et les militants le font aussi, n’en doutez pas) tout en s’inspirant de l’intelligence des autres, ce n’est pas incompatible. Après tout, si vous avez envie de laisser l’orthodoxie de la pensĂ©e homosexuelle Ă  des cons hĂ©tĂ©ros comme Eric Fassin qui se fait du fric sur votre dos en toute impunitĂ©, c’est votre choix. En France, quand « The L Word » est apparu Ă  la tĂ©lĂ©, les lesbiennes hardcore y ont vu une rĂ©cupĂ©ration commerciale alors qu’elles exigent toujours plus de visibilitĂ©. Les trans ? Ne m’en parlez pas : c’est LE thème qu’il ne faut pas aborder aujourd’hui si on ne veut pas subir une fatwa. Comme si le sujet avait pris la place du conflit israĂ©lo-palestinien : surtout, ne pas parler de ça Ă  table ! C’est sĂ»r que ça aide le dĂ©bat… Est-ce qu’on peut prendre un peu de distance sur les sujets difficiles ou est-ce qu’il faut remplir un formulaire en 3 exemplaires avant de se prononcer sur quoi que ce soit ? C’est comme si on avait critiquĂ© les premiers sĂ©ropos Ă  la tĂ©lĂ© parce qu’ils rĂ©duisaient la problĂ©matique de l’Ă©pidĂ©mie Ă  leur seul cas.

On attend un aggiornamento dans la politique française ? Et chez les gays alors ?! En vrac, beaucoup de questions… La question LGBT se rĂ©sume-t-elle Ă  radoter sur l’estime de soi ? Les grandes structures associatives sont-elles toujours sous la coupe politique des quadras et plus ? Faut-il crĂ©er un rassemblement Twitter pour toutes les folles socialistes qui ont noyautĂ© cette culture, des assistants de DelanoĂ« qui contrĂ´lent quotidiennement le mouvement gay aux secrĂ©taires de rĂ©dactions des mĂ©dias LGBT qui corrigent les textes selon leur humeur politique ? A-t-on complètement jetĂ© l’Ă©ponge sur la prĂ©vention gay ? Qui s’occupe de la montĂ©e en puissance sans prĂ©cĂ©dent de la visibilitĂ© noire ou arabe sur les sites de rencontre gays ? Ces jeunes sont-ils rĂ©sumĂ©s Ă  une source de plaisir sexuel ? Pire : faut-il se satisfaire d’un clivage entre la majoritĂ© blanche petite-bourgeoise gay et la banlieue, source de toutes les homophobies ? Les arabes gays seraient-ils les ennemis des gays blancs, comme la sociĂ©tĂ© française focalise toutes ses peurs sur la question religieuse ? Quelle relation Ă©tablir entre les minoritĂ©s qui ne soit pas basĂ©e sur la mĂ©fiance ? Comment dĂ©passer le racisme entre les gays ? La communautĂ© LGBT n’a-t-elle pas la responsabilitĂ© de montrer Ă  la sociĂ©tĂ© que la diversitĂ© est facile Ă  rĂ©aliser quand on dĂ©cide de s’attaquer aux grandes questions au lieu de bloquer sur des polĂ©miques qui font bailler tout le monde, mĂŞme ceux qui leur donnent une rĂ©sonance ? Pour avoir du succès aujourd’hui faut-il s’enfermer dans un rĂ´le de victime ? Sommes-nous devenus uniquement un hyperlink ? Quand la question d’identitĂ© se limite au genre, que dire de l’explosion de l’identitĂ© par dĂ©faut quant tant de gays se dĂ©finissent Ă  travers 10 profils diffĂ©rents, chacun faisant office de niche sexuelle ? En l’espace de deux annĂ©es Ă  peine, Facebook a grignotĂ© deux heures quotidiennes de notre temps, deux heures qui ne seront pas consacrĂ©es Ă  autre chose que l’exhibitionnisme personnel. Ces deux heures perdues tous les jours, ne seront-elles plus consacrĂ©es Ă  l’intĂ©rĂŞt commun LGBT ? Qui va rattraper le retard pris parce que ces questions ne sont pas vraiment dĂ©battues ? Faut-il appeler Eric Fassin au secours ?

jeudi 6 août 2009

Gay people today!


« Je n’ai pas du tout aimĂ© « Salo ou les 120 journĂ©es de Sodome » de Pasolini, quand il est sorti en 1975. J’avais 18 ans, je connaissais ses autres films, je comprenais très bien pourquoi le film Ă©tait important. Mais, pour moi, tout ça, c’Ă©tait dĂ©jĂ  de l’histoire ancienne. C’Ă©tait un rappel supplĂ©mentaire de ce que je ne voulais dĂ©jĂ  plus voir dans ma vie, quelque chose qui appartenait Ă  la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Je respectais cet hĂ©ritage, car ces artistes m’avaient dĂ©jĂ  beaucoup influencĂ©, mais je trouvais qu’ils avaient bien trop souffert. Je m’Ă©tais dĂ©jĂ  imaginĂ© comment serait le futur. Je le voulais un peu plus serein que ça. Finalement, les annĂ©es 80 ne furent pas pour moi celles du sexe, mĂŞme si elles le furent. Elles Ă©taient plutĂ´t celles de la recherche obsessionnelle de l’amour. Il Ă©tait alors assez mal vu de chercher une vie en couple et je crois que nous avons tous subi l’obligation de l’exagĂ©ration. Je fais partie d’une gĂ©nĂ©ration prĂ© et post punk qui a subi tellement de performances soi-disant spontanĂ©eses et « controversĂ©es » pour revendiquer un amour inconditionnel du formalisme dans l’art, mĂŞme le plus conceptuel. Par exemple, la musique Ă©lectronique, qui est Ă  la base de mon mĂ©tier de journaliste, a Ă©tĂ© le symbole d’un mouvement qui s’est libĂ©rĂ© de la reprĂ©sentation et, depuis vingt ans, je ne suis plus très intĂ©ressĂ© par la mise en scène du glamour. La dernière fois que cela s’est avĂ©rĂ© passionnant, c’Ă©tait le Vogueing, et cela venait des Noirs et des Latinos, sĂ»rement pas des pĂ©tasses blondes qui se veulent queer quand elles sont nĂ©es, finalement, dans l’ennui de l’AmĂ©rique profonde.

En 2009, je ne crois pas beaucoup Ă  l’excès. Ce dernier est suffisamment prĂ©sent dans la sociĂ©tĂ© at large, merci les banques, la crise, l’Ă©cologie, la mort. Pire, j’en viens Ă  me dire de plus en plus que les freaks cumulent de nombreuses couches d’ennui. Freaks are boring now. Sodome fait bailler. N’importe quelle fille issue de MySpace comme Lily est plus freaky que Quentin Crisp. Madonna vit avec la mĂŞme image SM depuis, quoi, vingt ans. C’est un fond de commerce. Un pĂ©dĂ© percĂ©, tatouĂ©, rasĂ©, scarifiĂ© est juste un barebacker de plus. Woa, super. Tu essayes d’ĂŞtre diffĂ©rent Ă  travers le tatouage, c’est ça ? Tu crois ĂŞtre le nouveau Leigh Bowery ? Tu rigoles, j’espère. Si tu cherches Ă  avoir une dimension politique alors que tu ne t’es jamais prononcĂ© publiquement sur le conflit israĂ©lo-palestinien… ĂŠtre engagĂ© en 2009 ne se rĂ©sume sĂ»rement pas Ă  faire partie d’un groupe Facebook sur des sujets consensuels qui rassemblent un peu tout le monde. Abrogation des frontières pour les sĂ©ropos ! Oui au mariage gay ! LaĂŻcitĂ© pour tous ! Pour ça, on a Caroline Fourest et Jean-Luc RomĂ©ro.

So, freaks are boring. Quoi que l’on fasse. Le monde est allĂ© si vite qu’il a dĂ©jĂ  digĂ©rĂ© ses extrĂ©mistes. Vous voulez choquer le monde ? Be a Madoff (13 millions d’entrĂ©es sur Google). Les dix dernières annĂ©es ont sĂ»rement Ă©tĂ© le dernier moment de ce qui fut considĂ©rĂ© comme « osĂ© ». Les gays ont dĂ©sespĂ©rĂ©ment tentĂ© de se montrer Ă  la face du monde, devant des hĂ©tĂ©rosexuels, comme les Ă©ternels dĂ©fenseurs de l’imagination, de l’extrĂŞme, de la frontière. Mais ils Ă©taient dĂ©jĂ  dans la reprĂ©sentation et cela s’est vu. Ce qui les intĂ©ressait n’Ă©tait pas le fond de l’idĂ©e, c’Ă©tait juste le reflet de cette idĂ©e dans Les Inrocks. Puisque la souffrance des annĂ©es 70 et 80 (l’homophobie vraie, le sida, etc.) a produit l’uniformitĂ© et le marchĂ© du sexe sur Internet, la subversion moderne vit sĂ»rement dans la revendication de la simplicitĂ©. En tant que gays, nous avons trop longtemps acceptĂ© d’ĂŞtre dominĂ©s par ceux qui Ă©taient les plus extrĂŞmes, ceux qui revendiquaient la sexualitĂ© la plus perverse. MĂŞme la prĂ©vention du sida a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©e en faveur de ceux qui en ont le moins besoin, ceux qui ont dĂ©jĂ  entĂ©rinĂ© le refus de la capote, c’est un comble.

Quand je regarde les hommes sur Facebook, ceux qui m’impressionnent ne sont pas les plus beaux, bien que je ne cesserai sĂ»rement pas de les admirer. Ceux qui m’attirent vraiment, ce sont ceux qui sont parvenus Ă  crĂ©er quelque chose, dans leur image, leur travail, leur vie affective, qui se trouve au-delĂ  des canons de la modernitĂ© contemporaine. Et le point commun Ă  tous ces hommes si diffĂ©rents, c’est l’impression qu’ils dĂ©gagent, une sorte d’appartenance Ă  un monde diffĂ©rent, mais très civilisĂ©, avec de l’harmonie Ă  revendre. Je sais très bien que ce que l’on voit sur les rĂ©seaux sociaux est souvent factice, c’est une autofabrication. J’ai assez Ă©crit sur ce sujet pour reconnaĂ®tre le tracĂ© de ce qui n’est pas montrĂ©. Mais si je rĂ©flĂ©chis bien, si je me rappelle bien ce que j’imaginais, il y a longtemps, lors de mon adolescence, ce que je vois lĂ  est exactement le fruit d’une procĂ©dure qui a mis plus de quarante ans pour atteindre sa maturation. En tant que gays, nous avons beaucoup trop cĂ´toyĂ© le danger. Et contrairement Ă  ce qui est souvent dit dans le militantisme, ce n’est pas la sociĂ©tĂ© qui est la source de cette attraction vers le risque. C’est nous-mĂŞmes. Il suffisait de choisir un autre chemin, c’Ă©tait tout Ă  fait possible. Maintenant, la Renaissance appartient Ă  un underground qui ne s’est mĂŞme pas encore identifiĂ©. Il ne s’est pas encore donnĂ© de nom. Personne ne le possède. Tout le monde le cherche. Il est Ă  l’Ă©cart. Peut-ĂŞtre dĂ©cidera-t-il de rester cachĂ©. Pour survivre ».

 

Il y a plusieurs mois, un mec de Facebook que je ne connaissais pas, Tony machin, me contacte. Il voudrait que je lui Ă©crive un petit texte pour son expo sur Sodome et Gomorrhe. On en discute au tĂ©lĂ©phone et je lui dis très vite que c’est un mythe qui ne m’a jamais intĂ©ressĂ©. Il me dit « Super, c’est ce que j’attendais de toi ». Je lui Ă©cris le texte. Je lui envoie. Pas de rĂ©ponse. Trois semaines plus tard, il me dit qu’il n’a rien reçu. Je lui envoie Ă  nouveau. Silence. Au dĂ©but, je suis un peu dubitatif. Très vite, je comprends. Le texte na va pas, il est trop… je sais pas quoi. Un « comitĂ© de lecture » l’a refusĂ©. Je demande gentiment Ă  recevoir le catalogue de l’expo, pour comprendre, au moins, pourquoi j’ai travaillĂ© pour rien. Nada. Je crois que c’est une illustration assez fidèle du radicalisme d’aujourd’hui. Imaginez des textes sur Sodome et Gomorrhe qui sont « relus » par un comitĂ©. Gay people today !