Bleuite
| Date | 1957 - 1959 |
|---|---|
| Lieu | Zone autonome d'Algerwilaya III (Kabylie)et tout le reste des wilayas |
| Issue | SuccÚs français : DémantÚlement de la Zone autonome d'Alger avec l'arrestation de son chef Yacef Saùdi et la mort de son adjoint Ali la Pointe.Manipulations des chefs des wilayas par le SDECE dont le colonel Amirouche et purges sanglantes au sein du FLN/ALN |
| Entre 10Â 000Â et 12Â 000Â morts dans le camp de lâALN[1] |
Batailles
La « Bleuite », appelée parfois le « complot bleu », est une opération d'infiltration et d'intoxication à grande échelle montée par le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) du gouvernement français pendant la guerre d'Algérie à partir de 1957, en riposte à l'affaire « Oiseau bleu ».
Cette opĂ©ration, restĂ©e longtemps mĂ©connue du grand public, tant algĂ©rien que français, consistait Ă dresser des listes de prĂ©tendus collaborateurs algĂ©riens de l'ArmĂ©e française et Ă les faire parvenir jusquâaux chefs de lâArmĂ©e de libĂ©ration nationale (ALN), le bras armĂ© du Front de libĂ©ration nationale (FLN), pour y susciter des purges internes.
Mécanisme
[modifier | modifier le code]Ces listes étaient acheminées par différents biais, notamment :
- envois dâAlgĂ©riens « retournĂ©s » ;
- diffusions de rumeurs dans les villages et les maquis des wilayas ;
- documents compromettants laissés sur des combattants abattus.
Pour comprendre comment le virus de la suspicion (que lâon baptise plus tard la « bleuite ») a pu pĂ©nĂ©trer la RĂ©volution algĂ©rienne, il faut revenir Ă la bataille d'Alger.
D'anciens membres des rĂ©seaux de Yacef SaĂądi avaient dĂ©cidĂ© de travailler avec les parachutistes français. C'Ă©tait une idĂ©e du capitaine Paul-Alain LĂ©ger, parachutiste, agent du SDECE et chef du Groupe de renseignements et d'exploitation (GRE). Il avait proposĂ© Ă son supĂ©rieur hiĂ©rarchique le colonel Godard de retourner dâanciens compagnons de SaĂądi :
Quand un Ă©lĂ©ment du FLN est identifiĂ© et arrĂȘtĂ©, il est interrogĂ©, compromis et piĂ©gĂ©. On lui offre de changer de camp. Les capacitĂ©s de psychologue de LĂ©ger constituent l'essentiel du processus de retournement[2]. Les anciens du FLN rejoignent ainsi le groupe habillĂ©s de bleus de chauffe, dâoĂč le nom de « bleuite » ou le « complot bleu ». Ă lâorigine, ce groupe est composĂ© de 70 hommes et leur rĂŽle Ă©tait de dĂ©noncer leurs anciens camarades des rĂ©seaux clandestins, mais aussi de tenter de retourner la population en faveur des Français. Ils circulaient ainsi dans la Casbah bavardant avec tous ceux qui voulaient bien leur adresser la parole, essayant de reconnaĂźtre dans la foule les hommes avec qui ils avaient Ă©tĂ© en contact. Mais leur rĂŽle principal restait, bien sĂ»r, lâinfiltration des rĂ©seaux FLN encore existants. Ils permettent lâarrestation de Yacef SaĂądi, Zohra Drif et la localisation de la cache dâAli la Pointe. En , ce groupe compte plus de trois cents hommes et femmes[2] avec pour la plupart un statut de harki.
Cette opĂ©ration dâintoxication fut aussi Ă l'origine d'une campagne de purges dĂ©vastatrices dans toutes les wilayas, qui causa plus de pertes Ă l'ALN et au FLN que les combats eux-mĂȘmes, et provoqua le ralliement de nombreux combattants affolĂ©s Ă l'armĂ©e française, seul moyen de sauver leur vie face aux soupçons de trahison, en particulier dans la wilaya III dirigĂ©e par le colonel Amirouche. Le principe du cloisonnement dans l'ALN et le devoir de rĂ©serve des principaux concernĂ©s aggravaient la situation.
Infiltrations des réseaux FLN de la Zone autonome d'Alger
[modifier | modifier le code]Arrestation de Yacef Saadi et le plastiquage de la cache dâAli la Pointe
[modifier | modifier le code]
Ali la Pointe et ses compagnons refusent de se rendre, cernĂ©s par les commandos parachutistes de la 10e D.P. du gĂ©nĂ©ral Massu, qui ordonne Ă ses paras de dynamiter la cache, le 9 octobre 1957. Ce fait dâarmes marqua la fin de la bataille dâAlger.
(photo prise le 20 décembre 2011).
En , Houria, une militante du FLN, est dĂ©noncĂ©e par son mari qui souhaitait sâen dĂ©barrasser. ArrĂȘtĂ©e, elle accepte de collaborer avec les services du capitaine LĂ©ger. Houria est mise en contact avec un militant capturĂ©, HacĂšne Ghendriche, alias Zerrouk, chef de la rĂ©gion 3 de la zone dâAlger, retournĂ© et secrĂštement passĂ© au GRE du capitaine LĂ©ger. Zerrouk envoie Houria se cacher chez sa femme, oĂč elle observe un homme toujours accompagnĂ© dâune petite fille de 5 ans ; suivi, cet homme guide les Français vers son domicile, no 4 rue Caton dans la Casbah.
Le , les gendarmes d'Alger arrĂȘtent un homme nommĂ© Djamel qui, interrogĂ©, prĂ©tend avoir rencontrĂ© le chef de la Zone autonome dâAlger (ZAA) Yacef SaĂądi Ă la rue Caton. Le recoupement conduit le capitaine LĂ©ger Ă penser que Yacef Saadi loge dans cette rue. DĂšs le lendemain, la rue est bouclĂ©e par les paras du 1er REP sous le commandement du colonel Jeanpierre et les « bleus de chauffe » du capitaine LĂ©ger. Lâimmeuble est fouillĂ©, et Yacef Saadi y est arrĂȘtĂ© en compagnie de Zohra Drif. Les deux prisonniers sont Ă©troitement gardĂ©s par le 1er REP, sans aucun contact avec l'extĂ©rieur, car Yacef et Zohra n'ignorent plus rien du double jeu de Zerrouk, et ce double jeu doit se poursuive pour mettre le GRE sur la piste d'Ali la Pointe. TrĂšs vite, Zerrouk prend contact avec Ali par une boĂźte aux lettres de secours. LĂ©ger apprend ainsi qu'Ali la Pointe a rejoint une autre cache, avec Hassiba Ben Bouali, Petit Omar (douze ans, agent de liaison et neveu de Yacef) et Mahmoud, autre agent de liaison. Ali la Pointe a sur lui quatre bombes complĂštes et il dĂ©sire que Zerrouk - qui pour lui est toujours le responsable militaire de la zone autonome - relance une vague dâattentats. Lentement, LĂ©ger reprend la filature du courrier. Il lui faudra trois semaines, pour qu'il arrive Ă localiser la planque dâAli la Pointe au 5, rue des Abderrames en haute Casbah. Ali cernĂ© avec ses complices ; son refuge est plastiquĂ© par le 1er REP. L'Ă©norme explosion tue Ă©galement 17 civils du voisinage dont 4 fillettes de quatre et cinq ans. Cette opĂ©ration marque l'Ă©limination des principaux dirigeants du FLN de la Zone autonome dâAlger et dĂšs lors, la victoire de l'ArmĂ©e française dans la bataille d'Alger.
Quand les « Bleus » sont obligĂ©s dâorganiser des attentats dans Alger
[modifier | modifier le code]L'infiltration des « Bleus » dans les rĂ©seaux FLN permet au capitaine LĂ©ger de contrĂŽler le courrier Ă©changĂ© entre Alger et les wilayas. C'est ainsi qu'il apprend qu'une nouvelle Ă©quipe de combattants algĂ©riens va ĂȘtre dĂ©signĂ©e afin de remplacer celle qui vient d'ĂȘtre dĂ©mantelĂ©e en automne 1957 et montrer ainsi Ă ses partisans que la rĂ©bellion n'est pas morte.
Certains de ses hommes, qui se font passer pour des membres du FLN, vont jusqu'en Kabylie pour témoigner de la réalité des contacts et de la « sincérité révolutionnaire » des courriers. Un des agents du GRE jouera le rÎle de chef du réseau et, à ce titre, recevra pour ses hommes les armes et les explosifs destinés aux actions à venir.
Le lieutenant Kamel, responsable de la zone 1 de la wilaya III (Kabylie ouest) prend contact avec Safi et Hani, qui restent la seule autorité FLN à Alger ayant échappé à l'anéantissement des réseaux puisque, retournés par le capitaine Léger.
Amirouche l'informe donc qu'il veut lui envoyer un lot d'armes dâorigine tchĂšque pour prĂ©parer des attentats qui devraient ĂȘtre perpĂ©trĂ©s au moment des fĂȘtes de NoĂ«l. Le , Kamel signe Ă Hani un ordre de mission l'habilitant, au nom de la wilaya III, Ă reprĂ©senter le FLN et lâALN au sein de la zone autonome d'Alger. Dans la rĂ©alitĂ©, par ce document, le capitaine LĂ©ger devenait le vĂ©ritable patron du FLN Ă Alger. La manipulation devient chaque jour de plus en plus dĂ©licate. LĂ©ger rĂ©cupĂšre dans un premier temps la petite cargaison d'armes composĂ©e de 10 pistolets mitrailleurs tchĂšques, de 20 pistolets automatiques et d'un lot de grenades. Le , Hani monte au maquis afin d'assister en personne au conseil de la wilaya III prĂ©sidĂ© par Amirouche. De retour Ă Alger, il rend aussitĂŽt compte de sa mission au capitaine LĂ©ger.
Les Ă©vĂšnements se prĂ©cipitent. Les chefs de la wilaya III s'impatientent. Ils ne comprennent pas l'inaction d'Alger. Les messages envoyĂ©s Ă la ZAA sont de plus en plus impĂ©ratifs, il faut que des attentats aient lieu. Kamel Ă©crit « Les AlgĂ©rois veulent entendre les explosions de vos grenades qui sont pour eux le signe incontestable que le cĆur de la capitale bat encore. »
L'Ă©tat-major de guerre a communiquĂ© l'ordre suivant : « à Alger, ordonnons recrudescences des attentats avant l'ONU. C'est formel. Vous commencerez avant le 30. » LĂ©ger essaye toujours de temporiser. En attendant, il expĂ©die en retour une lettre qu'il veut pleine dâanxiĂ©té : « Le maquis ne se rend pas compte des Ă©normes difficultĂ©s auxquelles l'organisation doit faire face Ă Alger. L'enthousiasme des dĂ©buts n'existe plus. Le danger d'infiltration par les « Bleus » est trop important pour ĂȘtre nĂ©gligé ! Les enquĂȘtes demandent beaucoup de temps pour dĂ©terminer la bonne foi des militants trop souvent apeurĂ©s. »
Hani est Ă nouveau convoquĂ© fin au PC de la wilaya III. Kamel lui ordonne de passer Ă l'action et lui annonce qu'il va bientĂŽt pouvoir disposer d'une cargaison de bombes particuliĂšrement meurtriĂšres, confectionnĂ©es avec des corps dâobus de mortiers de 60 mm et de 81 mm, et que celles-ci l'attendent Ă Tizi Ouzou. Le capitaine LĂ©ger lance un commando sur Tizi-Ouzou. Les hommes rĂ©cupĂšrent rapidement les bombes prĂ©parĂ©es et font prisonniers le lieutenant Houcine, responsable politique de la zone 1 et le lieutenant Sabri, officier de renseignements.
LĂ©ger redoute que la wilaya III ne mette sur pied Ă Alger une organisation parallĂšle qui lui Ă©chapperait. Mieux vaut donc organiser quelques attentats mineurs plutĂŽt que de revenir aux jours dramatiques oĂč des bombes explosaient au milieu de la foule. Il sait bien que la presse va sauter sur lâĂ©vĂ©nement et en fera ses gros titres et assurera une propagande efficace qui comblera d'aise les hommes de la wilaya III.
Le , comme pour montrer la prĂ©caritĂ© de la situation, une grenade explose au dĂ©but de la soirĂ©e dans l'escalier du 21 rue Ămile-Maupas. Cet attentat rappelle les AlgĂ©rois Ă la rĂ©alitĂ©. Dans la Casbah, le tĂ©lĂ©phone arabe colporte la nouvelle Ă la vitesse de l'Ă©clair. Tout le monde ignore que le lanceur de grenade n'est autre que le capitaine LĂ©ger. Celui-ci, en accord avec le colonel Godard, organise quelques actions ponctuelles destinĂ©es Ă faire du bruit sans qu'il y ait de victimes. Godard avait donnĂ© ce conseil Ă son adjoint, avant de le quitter : « TĂąchez de ne pas faire trop de dĂ©gĂąts. Nây allez pas plus fort que les « fels » eux-mĂȘmes! ».
Intoxication de la wilaya III du colonel Amirouche
[modifier | modifier le code]Ă partir de , le GRE du capitaine Paul-Alain LĂ©ger prĂ©pare une nouvelle opĂ©ration baptisĂ©e « KJ-27 », qui se rĂ©vĂšle particuliĂšrement efficace qui aura des consĂ©quences dramatiques dans les rangs des combattants de la wilaya III en Kabylie et pour lâensemble de lâAlgĂ©rie par lâĂ©limination dâune gĂ©nĂ©ration de cadres.
Tadjer Zohra, dite Roza, une jeune algĂ©rienne militante du FLN, demeurant Ă Maison-CarrĂ©e (El Harrach), est arrĂȘtĂ©e en par le GRE Ă Bordj MenaĂŻel. Motif de son arrestation : elle avait confectionnĂ© un drapeau FLN. Le capitaine LĂ©ger lui propose de travailler avec son groupe de renseignements et dâexploitation (GRE), ce qu'elle accepte. Cependant, pour lâavis du capitaine, elle a acceptĂ© trop vite, car ce genre de mission quâil lui a proposĂ© Ă©tait hors de proportion avec ce quâon lui reprochait. Il la ramĂšne Ă Alger, mais, sur le retour, il sâarrange pour la balader un peu, pour quâon la voie dans sa voiture. Pour la tester, il la fait venir dans son bureau chez lui, dans sa villa Ă El Biar. Le capitaine avait prĂ©parĂ© le terrain parce qu'il se doutait de quelque chose. Elle posait trop de questions. Il monte une petite mise en scĂšne : au milieu de la discussion, il est appelĂ© au tĂ©lĂ©phone par son chef. Il sâempresse de sây rendre, laissant sur son bureau des fausses lettres signĂ©es dâun chef FLN qui lui Ă©crivait du maquis de la wilaya III. Par lâentrebĂąillement de la porte, le capitaine observe la fille, qui sâest levĂ©e et est allĂ©e regarder les lettres. Elle a pris connaissance des lettres et des signatures. Ă la fin de lâentretien, Roza promet de revenir donner quelques informations au capitaine. Comme prĂ©vu, elle quitte Alger et monte directement au maquis de la Wilaya III, afin de dĂ©noncer les traĂźtres dont elle avait lu les noms dans le bureau du capitaine.
Quand elle est arrivĂ©e au maquis, elle est tombĂ©e sur un homme qui sâappelait AhcĂšne Mahiouz (surnommĂ© HacĂšne la torture), ancien collaborateur de la Gestapo[3] au grade du capitaine, chef de la zone 1 de la wilaya III et adjoint du colonel Amirouche. Mahiouz lâinterrogea « on tâa vue avec LĂ©ger dans sa voiture ! » â « bien sĂ»r, il ma arrĂȘtĂ©e, il ma proposĂ© de travailler pour lui, j'ai accepté âŠÂ» - « Tu nous as trahis ! »
PiquĂ©e au vif, Roza expliqua quâelle remontait au maquis pour faire dâimportantes rĂ©vĂ©lations. « Avant de mâaccuser tu ferais mieux de regarder autour de toi. Tu es entourĂ© de traĂźtres Ă la solde dâAlger. » La machine est en marche. Roza raconta ce quâelle croyait avoir appris dans le bureau du capitaine LĂ©ger. Quand elle eut fini, Mahiouz en voulait encore. Roza, sous la torture, la poitrine soulevĂ©e par des halĂštements spasmodiques, murmurait des mots sans suite. Sur un signe de Mahiyouz, un secrĂ©taire posa des doigts sur la machine Ă Ă©crire. Folle de douleur, elle raconta nâimporte quoi. Elle sâaccusa tout dâabord dâĂȘtre la responsable de lâarrestation, Ă Alger, de Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Zohra Drif et Yacef SaĂądi, arrestations pour lesquelles elle toucha, dit-elle, la somme de 50 000 francs. Elle « avoua » ensuite ĂȘtre allĂ©e au maquis afin de contacter des responsables Ă la solde de LĂ©ger qui lui permettraient de rejoindre Tunis oĂč elle avait une mission trĂšs importante Ă remplir. CâĂ©tait la confirmation de ce quâil pensait : tous ces intellectuels, tous ceux qui venaient dâAlger, tous ces lettrĂ©s, Ă©taient des traĂźtres pour Mahiouz. Suivait une longue confession dans laquelle la pauvre fille donnait pĂȘle-mĂȘle les noms des responsables du maquis, dâamis et mĂȘme des membres de sa famille â une de ses cousines de Bordj-MenaĂŻel en perdit la vie. Roza, mourante, fut finalement Ă©gorgĂ©e. AhcĂšne Mahiouz est inquiet ! Il fait procĂ©der Ă lâarrestation de tous les hommes dĂ©signĂ©s par Roza.
Roza venait de dĂ©clencher un vĂ©ritable raz-de-marĂ©e dans toutes les wilayas. Câest la plus formidable campagne de purges jamais connue dans les rangs du FLN. DĂ©sormais, aux dangers des opĂ©rations allait sâajouter pour les combattants la terreur de lâĂ©puration.
Amirouche est maintenant persuadĂ© dâĂȘtre entourĂ© de traĂźtres et dâespions Ă la solde de lâarmĂ©e française. CâĂ©tait devenu son obsession. Les purges et les mĂ©thodes quâil prĂ©conisait Ă©taient dignes de la terreur stalinienne. La « chasse aux sorciĂšres » devait, selon Amirouche, sâĂ©tendre Ă toute lâAlgĂ©rie. ObnubilĂ© par cette obsession de lâ« espionnite », lâun des chefs les plus redoutĂ©s du FLN paralysait par ces mesures « prĂ©ventives » toute lâactivitĂ© de sa wilaya et instaurait le rĂšgne de la suspicion, de la dĂ©lation et de la terreur. MĂȘme les opĂ©rations contre lâarmĂ©e française avaient pratiquement cessĂ©. Jamais le moral nâavait Ă©tĂ© plus bas, jamais les ralliements aux Français plus nombreux.
Amirouche précise aussi que les traßtres sont surtout des personnes instruites. Intellectuels, étudiants, collégiens, médecins et enseignants furent les premiers visés.
Il écrit aux chefs des autres wilayas, le [4] :
« Jâai dĂ©couvert des complots dans ma zone, mais il y a des ramifications dans toutes les wilayas. Il faut prendre des mesures et vous amputer de tous ces membres gangrenĂ©s, sans quoi, nous crĂšverons ! Jâai le devoir de vous informer, en priant Dieu pour que ce message vous parvienne Ă temps, de la dĂ©couverte en notre wilaya dâun vaste complot ourdi depuis des longs mois par les services français (Colonel Godard et Capitaine LĂ©ger) contre la rĂ©volution algĂ©rienne. GrĂące Ă Dieu, tout danger est maintenant Ă©cartĂ©, car nous avons agi trĂšs rapidement et Ă©nergiquement. DĂšs les premiers indices, des mesures draconiennes Ă©taient prises en mĂȘme temps : arrĂȘt du recrutement et contrĂŽle des personnes dĂ©jĂ recrutĂ©es, arrestation des goumiers et soldats « ayant dĂ©serté », arrestation de tous les djounoud (soldats) originaire dâAlger, arrestation de tous les suspects, de toutes les personnes dĂ©noncĂ©es de quelque grade quâelles soient et interrogatoire Ă©nergique de ceux dont la situation ne paraissait pas trĂšs rĂ©guliĂšre, le rĂ©seau tissĂ© dans notre wilaya vient dâĂȘtre pratiquement hors dâĂ©tat de nuire aprĂšs une enquĂȘte dâautant plus ardue que ses chefs Ă©taient en apparence au-dessus de tout soupçons.
Signé le colonel Amirouche. »
Par une lettre ouverte au colonel Godard[4], le colonel Amirouche sâadresse Ă lui pour lui faire savoir quâil a dĂ©couvert le prĂ©tendu complot ⊠ce qui revient Ă lui annoncer triomphalement quâil est tombĂ© dans le piĂšge. Cette lettre, intĂ©ressante Ă plus dâun titre, tĂ©moigne inopinĂ©ment du respect que les officiers de lâALN ressentent pour un officier français. Leurs notions de lâhonneur dâun officier français est telle quâAmirouche est scandalisĂ© que Godard, quâil croit lâartisan du prĂ©tendu complot contre-rĂ©volutionnaire, et qui est, en fait, lâauteur dâune entreprise encore plus subtile, recoure Ă des moyens aussi tortueux.
« Au lieu dâaller combattre loyalement les vrais Moudjahidines, vous, Godard, qui prĂ©tendez ĂȘtre officier ... vous avez prĂ©fĂ©rĂ© travailler dans lâombre ... vous avez reniĂ© votre mĂ©tier de combattant pour embrasser la profession de flic ... oui, colonel Godard, vous Ă©tiez nĂ©, Ă©levĂ© et grandi dans lâamour patriotique dâune nation civilisĂ©e et mĂȘme civilisatrice, vous Ă©tiez destinĂ© Ă jouer un rĂŽle toujours grandissant dans lâarmĂ©e en exposant votre vie, vos poitrines aux balles des Allemands, ou de toute autre nation, Ă©gale tout au moins Ă la vĂŽtre, qui vous dĂ©clarerait lĂ guerre. Jusquâau jour oĂč vous avez rejoint lâarmĂ©e colonialiste, je nâai rien Ă vous reprocher Ă©tant donnĂ© votre zĂšle et votre amour pour votre pays en le servant dans lâhonneur et la gloire, et par tous les moyens appropriĂ©s ... Vous venez de ravaler votre honneur Ă celui dâun simple mouchard au service dâune poignĂ©e de colonialistes. Ce travail serait Ă lâhonneur si câĂ©tait en France. Dans votre propre pays que vous ayez acceptĂ© de nettoyer votre nation dâĂ©lĂ©ments tels que la 5e Colonne, avant la guerre de 1940. Les dirigeants de la D.S.P. et de ses subdivisions en France peuvent ĂȘtre demain des grands chefs respectĂ©s, honorĂ©s et glorifiĂ©s, car ils collaborent Ă la grandeur de leur nation. Mais vous, colonel Godard, que venez-vous faire dans cette galerie « dâultras rebelles » Ă votre patrie mĂȘme, vous qui ĂȘtes nĂ© et Ă©levĂ© dans les principes de la rĂ©volution de 1789, vous souillez lâhonneur dâune carriĂšre dĂ©jĂ belle.
Signé le colonel Amirouche. »
Le supplice de lâ« hĂ©licoptĂšre »
[modifier | modifier le code]AhcĂšne Mahiouz avait mis en route un terrible engrenage dans la wilaya III : les tortures en chaĂźne avaient donnĂ© des rĂ©sultats inespĂ©rĂ©s. Avec son adjoint Ajaoud Rachid, assistĂ©s dâun groupe de montagnards persuadĂ©s de purifier la rĂ©volution, ils faisaient rĂ©gner dans chaque zone une atmosphĂšre de suspicion oppressante. DĂšs , Mahiouz avait Ă©tabli un Ă©pais dossier bourrĂ© de « preuves » contre une cinquantaine de cadres qui avaient tous avouĂ© leurs rapports avec les services spĂ©ciaux français.
Chacun, quel que fĂ»t son grade, avait Ă©tĂ© interrogĂ© par Mahiouz qui leur avait appliquĂ© le supplice de lâ« hĂ©licoptĂšre » : lâhomme nu avait les pieds et les mains liĂ©s et rĂ©unis par une corde que lâon accrochait Ă une branche. Le corps en arc de cercle Ă©tait ensuite hissĂ© Ă cinquante centimĂštres du sol, puis chargĂ© de quarante ou cinquante kilos de pierres. Mahiouz plaçait ensuite sous le corps oscillant un Kanoun, une sorte de barbecue sur lequel un djoundi (soldat) versait de lâeau froide. Lâhomme, les muscles brisĂ©s, les os craquants, respirait cette vapeur brĂ»lante qui attaquait soit le visage et les poumons, soit le bas-ventre. Sous la torture, les hommes donnaient les noms de leurs plus proches compagnons. Il suffisait que le nom du maquisard soit prononcĂ© par deux ou trois hommes « interrogĂ©s » pour quâil soit lui-mĂȘme inculpĂ© et interrogĂ© Ă son tour. Six suspects sur dix succombent au cours des interrogatoires. Il y eut des centaines, sinon des milliers de victimes, pour la plupart innocentes des faits qui leur Ă©taient reprochĂ©s.
Bilan des pertes imputées à la « bleuite »
[modifier | modifier le code]Pour la wilaya III (Kabylie)
[modifier | modifier le code]Pour lâensemble de lâannĂ©e 1958, les estimations concernant le nombre des liquidations varient entre 2 000 et 6 000 - chiffre donnĂ© par Mohamed Benyahia et invĂ©rifiable[rĂ©f. nĂ©cessaire] en raison de l'absence de documents fiables. Amirouche emporta avec lui en un dĂ©compte partiel qui faisait Ă©tat, sur 542 personnes jugĂ©es, de 54 libĂ©rĂ©s, 152 condamnĂ©s Ă mort et 336 dĂ©cĂ©dĂ©s au cours des interrogations, dont 30 officiers, soit 488 dĂ©cĂšs. Le document Ă©tait vraisemblablement destinĂ© Ă minimiser lâampleur des purges auprĂšs du GPRA. Selon Yves CourriĂšre, « les exĂ©cutions ne cessĂšrent que quelques jours avant lâopĂ©ration « Jumelles ». » En 1959, AhcĂšne Mahiouz avait fourni Ă Amirouche plus de 3 000 condamnations Ă mort soit 3 000 jeunes gens dont presque tous avaient au moins leur certificat dâĂ©tudes. » Selon certains journalistes ayant enquĂȘtĂ© sur cette pĂ©riode, le nombre de condamnĂ©s serait moins Ă©levĂ© et les estimations seraient de 1 200 Ă 2 000 ou bien mĂȘme de 4 000. Selon les Ă©valuations, la saignĂ©e reprĂ©senta donc de 6 % Ă 25 % de lâeffectif de la wilaya III.
Lâextermination de la jeune intelligentsia algĂ©roise
[modifier | modifier le code]La folie sanguinaire de Mahiouz ne connut plus de bornes, lorsque arriva le putsch d'Alger du 13 mai 1958. Lâenthousiasme des foules du Forum dâAlger, les manifestations de loyalisme des populations musulmanes ne firent que confirmer son opinion sur les citadins en gĂ©nĂ©ral et les AlgĂ©rois en particulier. Profitant de lâoccasion, des centaines de cadres et de djounoud Ă©chappĂšrent Ă la mort en se ralliant au poste français le plus proche.
Parmi les victimes de la purge dans la wilaya III, on compte plusieurs dizaines dâofficiers haut gradĂ©s, d'anciens mĂ©decins-chefs, des pharmaciens, d'anciens Ă©tudiants et aspirants sanitaires, des cadres de lâUGTA, des collĂ©giens du collĂšge de Ben Aknoun, plusieurs bacheliers, des enseignants, des techniciens radio, un jeune metteur en scĂšne de 27 ans et une Ă©quipe de scĂ©naristes. DâaprĂšs la dĂ©claration dâun lieutenant politique, A.K. « rallié » prĂšs de Bougaa (ex-Lafayette) le pour Ă©chapper Ă la mort, Ă cette date « le massacre dâintellectuels dur[ait] depuis seize mois ». Pourtant, revenu en en Kabylie aprĂšs une absence Ă lâĂ©tranger de six mois, Amirouche aurait bien constatĂ© une dĂ©gradation, concomitante de lâarrivĂ©e massive des jeunes gens instruits venus au maquis aprĂšs la grĂšve des Ă©tudiants dĂ©crĂ©tĂ©e fin , des citadins dĂ©barquĂ©s dâAlger aprĂšs la grĂšve de huit jours, en lors de la bataille dâAlger, et dâanciens membres du MTLD reconvertis au sein MNA et ensuite passĂ©s au FLN.
Le DeuxiĂšme Bureau français constatait : « Il est matĂ©riellement impossible Ă lâadversaire de remplacer toutes ces pertes par du personnel de mĂȘme valeur. Sans tenir compte du facteur moral, la baisse du potentiel en valeur intrinsĂšque des cadres de lâOrganisation politico-administrative (OPA) est certaine. »
Une conséquence plus lointaine a été la perte de ces jeunes intellectuels pour l'Algérie indépendante.
Bilan des pertes dans le reste des wilayas
[modifier | modifier le code]- Wilaya IÂ : 2Â 000Â morts
- Wilaya IIÂ : 500 morts
- Wilaya IVÂ : 1Â 500Â morts
- Wilaya VÂ : 500 morts[2]
Le capitaine Léger déclara plus tard :
« Certaines bonnes Ăąmes, sans doute dans le regret des grandes chevauchĂ©es et des combats ardents sous le soleil, prĂ©tendront que câest lĂ une guerre souterraine indigne de guerriers. Je pense personnellement que si lâennemi a des dispositions particuliĂšres pour se dĂ©truire lui-mĂȘme, bien coupable serait celui qui nâen profiterait pas ! »
AlgĂ©rie post-indĂ©pendante : technique de la bleuite au service de lâarmĂ©e algĂ©rienne
[modifier | modifier le code]Lâhistoire se rĂ©pĂšte presque par le mĂȘme procĂ©dĂ© de la « bleuite » quarante ans aprĂšs dans lâAlgĂ©rie indĂ©pendante, durant la dĂ©cennie noire, entre 1994 et 1997 par lâinfiltration des maquis du Groupe islamique armĂ© (GIA) par des islamistes « retournĂ©s » qui travaillent pour le compte des services algĂ©riens du DĂ©partement du renseignement et de la sĂ©curitĂ© (DRS) en manipulant les chefs du GIA pour leur faire croire quâils Ă©taient totalement infiltrĂ©s afin de les inciter Ă organiser des purges injustifiĂ©es.
Ă partir de 1994, le DRS multiplie des « faux maquis » et parvient mĂȘme Ă placer Ă la tĂȘte de lâensemble des groupes islamiques armĂ©s des islamistes « retournĂ©s » qui travaillent pour les services de lâarmĂ©e algĂ©rienne, comme le cas de Djamel Zitouni, chef du GIA au milieu des annĂ©es 1990[5],[6].
Dans la culture populaire
[modifier | modifier le code]L'idée du procédé de la « bleuite », transposée à la guerre froide, est reprise dans le film Le Serpent (1973) d'Henri Verneuil.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- â Charles-Robert Ageron, « Complots et Purges dans l'armee de liberation algerienne (1958-1961) », VingtiĂšme SiĂšcle. Revue d'histoire, no 59,â , p. 15 (ISSN 0294-1759, DOI 10.2307/3770276, lire en ligne, consultĂ© le )
- 1 2 3 Guerre d'Algérie : le poison de la "bleuite", Jean-Paul Mari, nouvelobs.com, 5 juillet 2012
- â Yves CourriĂšre (prĂ©f. Joseph Kessel), La guerre d'AlgĂ©rie, t. 3 : Lâheure des colonels, Paris, Le livre de poche, coll. « Le livre de poche » (no 3750), , 750 p. (ISBN 978-2-253-00091-4)
- 1 2 L'ALN malade de la « Bleuite » in Historia Magazine Guerre d'Algérie, no 269 pp : 1785-1792, paru en décembre 1972.
- â Jacques Baud, EncyclopĂ©die du renseignement et des services secrets, Paris, Lavauzelle, coll. « Renseignement & guerre secrete », , 740 p. (ISBN 978-2-7025-0753-7, prĂ©sentation en ligne)
- â Mohamed Sifaoui, Histoire secrĂšte de l'AlgĂ©rie indĂ©pendante : l'Ă©tat-DRS, Paris, Nouveau monde, , 375 p. (ISBN 978-2-84736-642-6, prĂ©sentation en ligne)
Annexes
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]Ouvrages
[modifier | modifier le code]- Claude Faure, Aux services de la République : du BCRA à la DGSE, Paris, Fayard, , 782 p. (ISBN 978-2-213-61593-6).
- Paul-Alain Léger, Aux carrefours de la guerre, Paris, A. Michel, coll. « Les Combattants », , 427 p. (ISBN 978-2-226-01764-2).
- André-Roger Voisin, Intox et coups fourrés pendant la guerre d'Algérie : 1954-1962, Le Coudray-Macouard, Cheminements, , 183 p. (ISBN 978-2-84478-662-3).
- Constantin Melnik et Olivier Forcade (Avant-propos), De Gaulle, les services secrets et l'Algérie, Paris, Nouveau monde, coll. « Le grand jeu », , 463 p. (ISBN 978-2-84736-499-6).
- Maurice Faivre, Le renseignement dans la guerre d'Algérie, Panazol, Lavauzelle, coll. « Renseignement histoire & géopolitique / Documents », , 355 p. (ISBN 978-2-7025-1314-9).
- Claude Paillat, Dossier secret de lâAlgĂ©rie - 13 mai 1958 / 28 avril 1961, Le Livre contemporain, puis Presses de la CitĂ©, (OCLC 460666591).
- Roger Faligot et Pascal Krop, La piscine : les services secrets français, 1944-1984, Paris, Editions du Seuil, coll. « Epreuve des faits », , 426 p. (ISBN 978-2-02-008743-8).
- Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, Le FLN, documents et histoire : 1954-1962, Paris, Fayard, , 898 p. (ISBN 978-2-213-61892-0)
- Lounis Aggoun, La colonie française en Algérie : 200 ans d'inavouable : rapines & péculats, Paris, Demi-lune, coll. « Résistances », , 603 p. (ISBN 978-2-917112-14-4).
- Yves CourriĂšre (prĂ©f. Joseph Kessel), La guerre d'AlgĂ©rie, t. 3 : Lâheure des colonels, Paris, Le livre de poche, coll. « Le livre de poche » (no 3750), , 750 p. (ISBN 978-2-253-00091-4).
- Mohammed Harbi, Le F.L.N. : mirage et réalite : des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Paris, Editions J.A, coll. « Sens de l'histoire », , 446 p. (ISBN 978-2-85258-376-4).
- Benjamin Stora, Les mots de la guerre d'Algérie, Toulouse, Presses universitaires du Mirail-Toulouse, coll. « Mots de », , 127 p. (ISBN 978-2-85816-777-7, lire en ligne).
- Genovefa Etienne et Claude Moniquet, Histoire de l'espionnage mondial : Les services secrets de RamsÚs II à nos jours, Paris Paris, Ed. Luc Pire Ed. du Félin, , 445 p. (ISBN 978-2-930088-16-7 et 978-2-866-45245-2).
Articles de presse
[modifier | modifier le code]- « Le poison de la « bleuite » », sur grands-reporters.com via Wikiwix
- « Comment la bleuite a empoisonné le FLN » », sur reflexiondz.net via Internet Archive.
Ressources radiophoniques
[modifier | modifier le code]- Patrice GĂ©linet, « La guerre dâAlgĂ©rie, vingt cinq ans aprĂšs : La Bataille dâAlger » [audio], sur fabriquedesens.net via Internet Archive, quatriĂšme Ă©pisode de lâĂ©mission Lâhistoire immĂ©diate, France Culture, .
- Jean-Louis Rioual, « La bleuĂŻte ou lâart de la guerre » [audio], Ă©mission La Fabrique de l'histoire (53 min), France Culture, 14 avril 2008 (rediffusion du 19 fĂ©vrier 2008).
- Fabrice Drouelle, « La bleuite, le virus du soupçon » [audio], émission Affaires sensibles (53 min), France Inter, 9 mai 2025 (rediffusion du 8 décembre 2022).
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- [vidéo] « Arrestation de Yacef Saadi », INA.fr, .
- [vidéo] « La mort du colonel Amirouche », INA.fr, .
- [vidéo] Jean-Paul Marie, « La Bleuite, l'autre guerre d'Algérie » (2017), documentaire diffusé sur France 5 le et sur LCP le .
