Aller au contenu

Bleuite

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Bleuite
Informations générales
Date 1957 - 1959
Lieu Zone autonome d'Alger
wilaya III (Kabylie)
et tout le reste des wilayas
Issue SuccÚs français :
DémantÚlement de la Zone autonome d'Alger avec l'arrestation de son chef Yacef Saùdi et la mort de son adjoint Ali la Pointe.
Manipulations des chefs des wilayas par le SDECE dont le colonel Amirouche et purges sanglantes au sein du FLN/ALN
Belligérants
Drapeau de la France SDECE
Drapeau de la France GRE
Drapeau de l'Algérie Zone autonome d'Alger
Drapeau de l'Algérie wilaya III
Drapeau de l'Algérie ALN
Commandants
Drapeau de la France Yves Godard
Drapeau de la France Paul-Alain Léger
Drapeau de l'Algérie Yacef Saùdi
Drapeau de l'Algérie Colonel Amirouche
& les autres chefs des wilayas
Pertes
Entre 10 000 et 12 000 morts dans le camp de l’ALN[1]

Guerre d'Algérie

Batailles

Bataille d'Alger

La « Bleuite », appelée parfois le « complot bleu », est une opération d'infiltration et d'intoxication à grande échelle montée par le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) du gouvernement français pendant la guerre d'Algérie à partir de 1957, en riposte à l'affaire « Oiseau bleu ».

Cette opĂ©ration, restĂ©e longtemps mĂ©connue du grand public, tant algĂ©rien que français, consistait Ă  dresser des listes de prĂ©tendus collaborateurs algĂ©riens de l'ArmĂ©e française et Ă  les faire parvenir jusqu’aux chefs de l’ArmĂ©e de libĂ©ration nationale (ALN), le bras armĂ© du Front de libĂ©ration nationale (FLN), pour y susciter des purges internes.

Mécanisme

[modifier | modifier le code]

Ces listes étaient acheminées par différents biais, notamment :

  • envois d’AlgĂ©riens « retournĂ©s » ;
  • diffusions de rumeurs dans les villages et les maquis des wilayas ;
  • documents compromettants laissĂ©s sur des combattants abattus.

Pour comprendre comment le virus de la suspicion (que l’on baptise plus tard la « bleuite ») a pu pĂ©nĂ©trer la RĂ©volution algĂ©rienne, il faut revenir Ă  la bataille d'Alger.

D'anciens membres des rĂ©seaux de Yacef SaĂądi avaient dĂ©cidĂ© de travailler avec les parachutistes français. C'Ă©tait une idĂ©e du capitaine Paul-Alain LĂ©ger, parachutiste, agent du SDECE et chef du Groupe de renseignements et d'exploitation (GRE). Il avait proposĂ© Ă  son supĂ©rieur hiĂ©rarchique le colonel Godard de retourner d’anciens compagnons de SaĂądi :

Quand un Ă©lĂ©ment du FLN est identifiĂ© et arrĂȘtĂ©, il est interrogĂ©, compromis et piĂ©gĂ©. On lui offre de changer de camp. Les capacitĂ©s de psychologue de LĂ©ger constituent l'essentiel du processus de retournement[2]. Les anciens du FLN rejoignent ainsi le groupe habillĂ©s de bleus de chauffe, d’oĂč le nom de « bleuite » ou le « complot bleu ». À l’origine, ce groupe est composĂ© de 70 hommes et leur rĂŽle Ă©tait de dĂ©noncer leurs anciens camarades des rĂ©seaux clandestins, mais aussi de tenter de retourner la population en faveur des Français. Ils circulaient ainsi dans la Casbah bavardant avec tous ceux qui voulaient bien leur adresser la parole, essayant de reconnaĂźtre dans la foule les hommes avec qui ils avaient Ă©tĂ© en contact. Mais leur rĂŽle principal restait, bien sĂ»r, l’infiltration des rĂ©seaux FLN encore existants. Ils permettent l’arrestation de Yacef SaĂądi, Zohra Drif et la localisation de la cache d’Ali la Pointe. En , ce groupe compte plus de trois cents hommes et femmes[2] avec pour la plupart un statut de harki.

Cette opĂ©ration d’intoxication fut aussi Ă  l'origine d'une campagne de purges dĂ©vastatrices dans toutes les wilayas, qui causa plus de pertes Ă  l'ALN et au FLN que les combats eux-mĂȘmes, et provoqua le ralliement de nombreux combattants affolĂ©s Ă  l'armĂ©e française, seul moyen de sauver leur vie face aux soupçons de trahison, en particulier dans la wilaya III dirigĂ©e par le colonel Amirouche. Le principe du cloisonnement dans l'ALN et le devoir de rĂ©serve des principaux concernĂ©s aggravaient la situation.

Infiltrations des réseaux FLN de la Zone autonome d'Alger

[modifier | modifier le code]

Arrestation de Yacef Saadi et le plastiquage de la cache d’Ali la Pointe

[modifier | modifier le code]
Les renseignements recueillis par le GRE grĂące aux techniques de la Bleuite ont conduit le parachutiste capitaine Paul-Alain LĂ©ger a localiser la fameuse cache d’Ali la Pointe au 5, rue des Abderames dans la Casbah d’Alger.
Ali la Pointe et ses compagnons refusent de se rendre, cernĂ©s par les commandos parachutistes de la 10e D.P. du gĂ©nĂ©ral Massu, qui ordonne Ă  ses paras de dynamiter la cache, le 9 octobre 1957. Ce fait d’armes marqua la fin de la bataille d’Alger.
(photo prise le 20 décembre 2011).

En , Houria, une militante du FLN, est dĂ©noncĂ©e par son mari qui souhaitait s’en dĂ©barrasser. ArrĂȘtĂ©e, elle accepte de collaborer avec les services du capitaine LĂ©ger. Houria est mise en contact avec un militant capturĂ©, HacĂšne Ghendriche, alias Zerrouk, chef de la rĂ©gion 3 de la zone d’Alger, retournĂ© et secrĂštement passĂ© au GRE du capitaine LĂ©ger. Zerrouk envoie Houria se cacher chez sa femme, oĂč elle observe un homme toujours accompagnĂ© d’une petite fille de 5 ans ; suivi, cet homme guide les Français vers son domicile, no 4 rue Caton dans la Casbah.

Le , les gendarmes d'Alger arrĂȘtent un homme nommĂ© Djamel qui, interrogĂ©, prĂ©tend avoir rencontrĂ© le chef de la Zone autonome d’Alger (ZAA) Yacef SaĂądi Ă  la rue Caton. Le recoupement conduit le capitaine LĂ©ger Ă  penser que Yacef Saadi loge dans cette rue. DĂšs le lendemain, la rue est bouclĂ©e par les paras du 1er REP sous le commandement du colonel Jeanpierre et les « bleus de chauffe » du capitaine LĂ©ger. L’immeuble est fouillĂ©, et Yacef Saadi y est arrĂȘtĂ© en compagnie de Zohra Drif. Les deux prisonniers sont Ă©troitement gardĂ©s par le 1er REP, sans aucun contact avec l'extĂ©rieur, car Yacef et Zohra n'ignorent plus rien du double jeu de Zerrouk, et ce double jeu doit se poursuive pour mettre le GRE sur la piste d'Ali la Pointe. TrĂšs vite, Zerrouk prend contact avec Ali par une boĂźte aux lettres de secours. LĂ©ger apprend ainsi qu'Ali la Pointe a rejoint une autre cache, avec Hassiba Ben Bouali, Petit Omar (douze ans, agent de liaison et neveu de Yacef) et Mahmoud, autre agent de liaison. Ali la Pointe a sur lui quatre bombes complĂštes et il dĂ©sire que Zerrouk - qui pour lui est toujours le responsable militaire de la zone autonome - relance une vague d’attentats. Lentement, LĂ©ger reprend la filature du courrier. Il lui faudra trois semaines, pour qu'il arrive Ă  localiser la planque d’Ali la Pointe au 5, rue des Abderrames en haute Casbah. Ali cernĂ© avec ses complices ; son refuge est plastiquĂ© par le 1er REP. L'Ă©norme explosion tue Ă©galement 17 civils du voisinage dont 4 fillettes de quatre et cinq ans. Cette opĂ©ration marque l'Ă©limination des principaux dirigeants du FLN de la Zone autonome d’Alger et dĂšs lors, la victoire de l'ArmĂ©e française dans la bataille d'Alger.

Quand les « Bleus » sont obligĂ©s d’organiser des attentats dans Alger

[modifier | modifier le code]

L'infiltration des « Bleus » dans les rĂ©seaux FLN permet au capitaine LĂ©ger de contrĂŽler le courrier Ă©changĂ© entre Alger et les wilayas. C'est ainsi qu'il apprend qu'une nouvelle Ă©quipe de combattants algĂ©riens va ĂȘtre dĂ©signĂ©e afin de remplacer celle qui vient d'ĂȘtre dĂ©mantelĂ©e en automne 1957 et montrer ainsi Ă  ses partisans que la rĂ©bellion n'est pas morte.

Certains de ses hommes, qui se font passer pour des membres du FLN, vont jusqu'en Kabylie pour témoigner de la réalité des contacts et de la « sincérité révolutionnaire » des courriers. Un des agents du GRE jouera le rÎle de chef du réseau et, à ce titre, recevra pour ses hommes les armes et les explosifs destinés aux actions à venir.

Le lieutenant Kamel, responsable de la zone 1 de la wilaya III (Kabylie ouest) prend contact avec Safi et Hani, qui restent la seule autorité FLN à Alger ayant échappé à l'anéantissement des réseaux puisque, retournés par le capitaine Léger.

Amirouche l'informe donc qu'il veut lui envoyer un lot d'armes d’origine tchĂšque pour prĂ©parer des attentats qui devraient ĂȘtre perpĂ©trĂ©s au moment des fĂȘtes de NoĂ«l. Le , Kamel signe Ă  Hani un ordre de mission l'habilitant, au nom de la wilaya III, Ă  reprĂ©senter le FLN et l’ALN au sein de la zone autonome d'Alger. Dans la rĂ©alitĂ©, par ce document, le capitaine LĂ©ger devenait le vĂ©ritable patron du FLN Ă  Alger. La manipulation devient chaque jour de plus en plus dĂ©licate. LĂ©ger rĂ©cupĂšre dans un premier temps la petite cargaison d'armes composĂ©e de 10 pistolets mitrailleurs tchĂšques, de 20 pistolets automatiques et d'un lot de grenades. Le , Hani monte au maquis afin d'assister en personne au conseil de la wilaya III prĂ©sidĂ© par Amirouche. De retour Ă  Alger, il rend aussitĂŽt compte de sa mission au capitaine LĂ©ger.

Les Ă©vĂšnements se prĂ©cipitent. Les chefs de la wilaya III s'impatientent. Ils ne comprennent pas l'inaction d'Alger. Les messages envoyĂ©s Ă  la ZAA sont de plus en plus impĂ©ratifs, il faut que des attentats aient lieu. Kamel Ă©crit « Les AlgĂ©rois veulent entendre les explosions de vos grenades qui sont pour eux le signe incontestable que le cƓur de la capitale bat encore. »

L'Ă©tat-major de guerre a communiquĂ© l'ordre suivant : « À Alger, ordonnons recrudescences des attentats avant l'ONU. C'est formel. Vous commencerez avant le 30. » LĂ©ger essaye toujours de temporiser. En attendant, il expĂ©die en retour une lettre qu'il veut pleine d’anxiĂ©té : « Le maquis ne se rend pas compte des Ă©normes difficultĂ©s auxquelles l'organisation doit faire face Ă  Alger. L'enthousiasme des dĂ©buts n'existe plus. Le danger d'infiltration par les « Bleus » est trop important pour ĂȘtre nĂ©gligé ! Les enquĂȘtes demandent beaucoup de temps pour dĂ©terminer la bonne foi des militants trop souvent apeurĂ©s. »

Hani est Ă  nouveau convoquĂ© fin au PC de la wilaya III. Kamel lui ordonne de passer Ă  l'action et lui annonce qu'il va bientĂŽt pouvoir disposer d'une cargaison de bombes particuliĂšrement meurtriĂšres, confectionnĂ©es avec des corps d’obus de mortiers de 60 mm et de 81 mm, et que celles-ci l'attendent Ă  Tizi Ouzou. Le capitaine LĂ©ger lance un commando sur Tizi-Ouzou. Les hommes rĂ©cupĂšrent rapidement les bombes prĂ©parĂ©es et font prisonniers le lieutenant Houcine, responsable politique de la zone 1 et le lieutenant Sabri, officier de renseignements.

LĂ©ger redoute que la wilaya III ne mette sur pied Ă  Alger une organisation parallĂšle qui lui Ă©chapperait. Mieux vaut donc organiser quelques attentats mineurs plutĂŽt que de revenir aux jours dramatiques oĂč des bombes explosaient au milieu de la foule. Il sait bien que la presse va sauter sur l’évĂ©nement et en fera ses gros titres et assurera une propagande efficace qui comblera d'aise les hommes de la wilaya III.

Le , comme pour montrer la prĂ©caritĂ© de la situation, une grenade explose au dĂ©but de la soirĂ©e dans l'escalier du 21 rue Émile-Maupas. Cet attentat rappelle les AlgĂ©rois Ă  la rĂ©alitĂ©. Dans la Casbah, le tĂ©lĂ©phone arabe colporte la nouvelle Ă  la vitesse de l'Ă©clair. Tout le monde ignore que le lanceur de grenade n'est autre que le capitaine LĂ©ger. Celui-ci, en accord avec le colonel Godard, organise quelques actions ponctuelles destinĂ©es Ă  faire du bruit sans qu'il y ait de victimes. Godard avait donnĂ© ce conseil Ă  son adjoint, avant de le quitter : « TĂąchez de ne pas faire trop de dĂ©gĂąts. N’y allez pas plus fort que les « fels » eux-mĂȘmes! ».

Intoxication de la wilaya III du colonel Amirouche

[modifier | modifier le code]

À partir de , le GRE du capitaine Paul-Alain LĂ©ger prĂ©pare une nouvelle opĂ©ration baptisĂ©e « KJ-27 », qui se rĂ©vĂšle particuliĂšrement efficace qui aura des consĂ©quences dramatiques dans les rangs des combattants de la wilaya III en Kabylie et pour l’ensemble de l’AlgĂ©rie par l’élimination d’une gĂ©nĂ©ration de cadres.

Tadjer Zohra, dite Roza, une jeune algĂ©rienne militante du FLN, demeurant Ă  Maison-CarrĂ©e (El Harrach), est arrĂȘtĂ©e en par le GRE Ă  Bordj MenaĂŻel. Motif de son arrestation : elle avait confectionnĂ© un drapeau FLN. Le capitaine LĂ©ger lui propose de travailler avec son groupe de renseignements et d’exploitation (GRE), ce qu'elle accepte. Cependant, pour l’avis du capitaine, elle a acceptĂ© trop vite, car ce genre de mission qu’il lui a proposĂ© Ă©tait hors de proportion avec ce qu’on lui reprochait. Il la ramĂšne Ă  Alger, mais, sur le retour, il s’arrange pour la balader un peu, pour qu’on la voie dans sa voiture. Pour la tester, il la fait venir dans son bureau chez lui, dans sa villa Ă  El Biar. Le capitaine avait prĂ©parĂ© le terrain parce qu'il se doutait de quelque chose. Elle posait trop de questions. Il monte une petite mise en scĂšne : au milieu de la discussion, il est appelĂ© au tĂ©lĂ©phone par son chef. Il s’empresse de s’y rendre, laissant sur son bureau des fausses lettres signĂ©es d’un chef FLN qui lui Ă©crivait du maquis de la wilaya III. Par l’entrebĂąillement de la porte, le capitaine observe la fille, qui s’est levĂ©e et est allĂ©e regarder les lettres. Elle a pris connaissance des lettres et des signatures. À la fin de l’entretien, Roza promet de revenir donner quelques informations au capitaine. Comme prĂ©vu, elle quitte Alger et monte directement au maquis de la Wilaya III, afin de dĂ©noncer les traĂźtres dont elle avait lu les noms dans le bureau du capitaine.

Quand elle est arrivĂ©e au maquis, elle est tombĂ©e sur un homme qui s’appelait AhcĂšne Mahiouz (surnommĂ© HacĂšne la torture), ancien collaborateur de la Gestapo[3] au grade du capitaine, chef de la zone 1 de la wilaya III et adjoint du colonel Amirouche. Mahiouz l’interrogea « on t’a vue avec LĂ©ger dans sa voiture ! » — « bien sĂ»r, il ma arrĂȘtĂ©e, il ma proposĂ© de travailler pour lui, j'ai accepté  » - « Tu nous as trahis ! »

PiquĂ©e au vif, Roza expliqua qu’elle remontait au maquis pour faire d’importantes rĂ©vĂ©lations. « Avant de m’accuser tu ferais mieux de regarder autour de toi. Tu es entourĂ© de traĂźtres Ă  la solde d’Alger. » La machine est en marche. Roza raconta ce qu’elle croyait avoir appris dans le bureau du capitaine LĂ©ger. Quand elle eut fini, Mahiouz en voulait encore. Roza, sous la torture, la poitrine soulevĂ©e par des halĂštements spasmodiques, murmurait des mots sans suite. Sur un signe de Mahiyouz, un secrĂ©taire posa des doigts sur la machine Ă  Ă©crire. Folle de douleur, elle raconta n’importe quoi. Elle s’accusa tout d’abord d’ĂȘtre la responsable de l’arrestation, Ă  Alger, de Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Zohra Drif et Yacef SaĂądi, arrestations pour lesquelles elle toucha, dit-elle, la somme de 50 000 francs. Elle « avoua » ensuite ĂȘtre allĂ©e au maquis afin de contacter des responsables Ă  la solde de LĂ©ger qui lui permettraient de rejoindre Tunis oĂč elle avait une mission trĂšs importante Ă  remplir. C’était la confirmation de ce qu’il pensait : tous ces intellectuels, tous ceux qui venaient d’Alger, tous ces lettrĂ©s, Ă©taient des traĂźtres pour Mahiouz. Suivait une longue confession dans laquelle la pauvre fille donnait pĂȘle-mĂȘle les noms des responsables du maquis, d’amis et mĂȘme des membres de sa famille — une de ses cousines de Bordj-MenaĂŻel en perdit la vie. Roza, mourante, fut finalement Ă©gorgĂ©e. AhcĂšne Mahiouz est inquiet ! Il fait procĂ©der Ă  l’arrestation de tous les hommes dĂ©signĂ©s par Roza.

Roza venait de dĂ©clencher un vĂ©ritable raz-de-marĂ©e dans toutes les wilayas. C’est la plus formidable campagne de purges jamais connue dans les rangs du FLN. DĂ©sormais, aux dangers des opĂ©rations allait s’ajouter pour les combattants la terreur de l’épuration.

Amirouche est maintenant persuadĂ© d’ĂȘtre entourĂ© de traĂźtres et d’espions Ă  la solde de l’armĂ©e française. C’était devenu son obsession. Les purges et les mĂ©thodes qu’il prĂ©conisait Ă©taient dignes de la terreur stalinienne. La « chasse aux sorciĂšres » devait, selon Amirouche, s’étendre Ă  toute l’AlgĂ©rie. ObnubilĂ© par cette obsession de l’« espionnite », l’un des chefs les plus redoutĂ©s du FLN paralysait par ces mesures « prĂ©ventives » toute l’activitĂ© de sa wilaya et instaurait le rĂšgne de la suspicion, de la dĂ©lation et de la terreur. MĂȘme les opĂ©rations contre l’armĂ©e française avaient pratiquement cessĂ©. Jamais le moral n’avait Ă©tĂ© plus bas, jamais les ralliements aux Français plus nombreux.

Amirouche précise aussi que les traßtres sont surtout des personnes instruites. Intellectuels, étudiants, collégiens, médecins et enseignants furent les premiers visés.

Il écrit aux chefs des autres wilayas, le [4] :

« J’ai dĂ©couvert des complots dans ma zone, mais il y a des ramifications dans toutes les wilayas. Il faut prendre des mesures et vous amputer de tous ces membres gangrenĂ©s, sans quoi, nous crĂšverons ! J’ai le devoir de vous informer, en priant Dieu pour que ce message vous parvienne Ă  temps, de la dĂ©couverte en notre wilaya d’un vaste complot ourdi depuis des longs mois par les services français (Colonel Godard et Capitaine LĂ©ger) contre la rĂ©volution algĂ©rienne. GrĂące Ă  Dieu, tout danger est maintenant Ă©cartĂ©, car nous avons agi trĂšs rapidement et Ă©nergiquement. DĂšs les premiers indices, des mesures draconiennes Ă©taient prises en mĂȘme temps : arrĂȘt du recrutement et contrĂŽle des personnes dĂ©jĂ  recrutĂ©es, arrestation des goumiers et soldats « ayant dĂ©serté », arrestation de tous les djounoud (soldats) originaire d’Alger, arrestation de tous les suspects, de toutes les personnes dĂ©noncĂ©es de quelque grade qu’elles soient et interrogatoire Ă©nergique de ceux dont la situation ne paraissait pas trĂšs rĂ©guliĂšre, le rĂ©seau tissĂ© dans notre wilaya vient d’ĂȘtre pratiquement hors d’état de nuire aprĂšs une enquĂȘte d’autant plus ardue que ses chefs Ă©taient en apparence au-dessus de tout soupçons.
Signé le colonel Amirouche. »

Par une lettre ouverte au colonel Godard[4], le colonel Amirouche s’adresse Ă  lui pour lui faire savoir qu’il a dĂ©couvert le prĂ©tendu complot 
 ce qui revient Ă  lui annoncer triomphalement qu’il est tombĂ© dans le piĂšge. Cette lettre, intĂ©ressante Ă  plus d’un titre, tĂ©moigne inopinĂ©ment du respect que les officiers de l’ALN ressentent pour un officier français. Leurs notions de l’honneur d’un officier français est telle qu’Amirouche est scandalisĂ© que Godard, qu’il croit l’artisan du prĂ©tendu complot contre-rĂ©volutionnaire, et qui est, en fait, l’auteur d’une entreprise encore plus subtile, recoure Ă  des moyens aussi tortueux.

« Au lieu d’aller combattre loyalement les vrais Moudjahidines, vous, Godard, qui prĂ©tendez ĂȘtre officier ... vous avez prĂ©fĂ©rĂ© travailler dans l’ombre ... vous avez reniĂ© votre mĂ©tier de combattant pour embrasser la profession de flic ... oui, colonel Godard, vous Ă©tiez nĂ©, Ă©levĂ© et grandi dans l’amour patriotique d’une nation civilisĂ©e et mĂȘme civilisatrice, vous Ă©tiez destinĂ© Ă  jouer un rĂŽle toujours grandissant dans l’armĂ©e en exposant votre vie, vos poitrines aux balles des Allemands, ou de toute autre nation, Ă©gale tout au moins Ă  la vĂŽtre, qui vous dĂ©clarerait lĂ  guerre. Jusqu’au jour oĂč vous avez rejoint l’armĂ©e colonialiste, je n’ai rien Ă  vous reprocher Ă©tant donnĂ© votre zĂšle et votre amour pour votre pays en le servant dans l’honneur et la gloire, et par tous les moyens appropriĂ©s ... Vous venez de ravaler votre honneur Ă  celui d’un simple mouchard au service d’une poignĂ©e de colonialistes. Ce travail serait Ă  l’honneur si c’était en France. Dans votre propre pays que vous ayez acceptĂ© de nettoyer votre nation d’élĂ©ments tels que la 5e Colonne, avant la guerre de 1940. Les dirigeants de la D.S.P. et de ses subdivisions en France peuvent ĂȘtre demain des grands chefs respectĂ©s, honorĂ©s et glorifiĂ©s, car ils collaborent Ă  la grandeur de leur nation. Mais vous, colonel Godard, que venez-vous faire dans cette galerie « d’ultras rebelles » Ă  votre patrie mĂȘme, vous qui ĂȘtes nĂ© et Ă©levĂ© dans les principes de la rĂ©volution de 1789, vous souillez l’honneur d’une carriĂšre dĂ©jĂ  belle.
Signé le colonel Amirouche. »

Le supplice de l’« hĂ©licoptĂšre »

[modifier | modifier le code]

AhcĂšne Mahiouz avait mis en route un terrible engrenage dans la wilaya III : les tortures en chaĂźne avaient donnĂ© des rĂ©sultats inespĂ©rĂ©s. Avec son adjoint Ajaoud Rachid, assistĂ©s d’un groupe de montagnards persuadĂ©s de purifier la rĂ©volution, ils faisaient rĂ©gner dans chaque zone une atmosphĂšre de suspicion oppressante. DĂšs , Mahiouz avait Ă©tabli un Ă©pais dossier bourrĂ© de « preuves » contre une cinquantaine de cadres qui avaient tous avouĂ© leurs rapports avec les services spĂ©ciaux français.

Chacun, quel que fĂ»t son grade, avait Ă©tĂ© interrogĂ© par Mahiouz qui leur avait appliquĂ© le supplice de l’« hĂ©licoptĂšre » : l’homme nu avait les pieds et les mains liĂ©s et rĂ©unis par une corde que l’on accrochait Ă  une branche. Le corps en arc de cercle Ă©tait ensuite hissĂ© Ă  cinquante centimĂštres du sol, puis chargĂ© de quarante ou cinquante kilos de pierres. Mahiouz plaçait ensuite sous le corps oscillant un Kanoun, une sorte de barbecue sur lequel un djoundi (soldat) versait de l’eau froide. L’homme, les muscles brisĂ©s, les os craquants, respirait cette vapeur brĂ»lante qui attaquait soit le visage et les poumons, soit le bas-ventre. Sous la torture, les hommes donnaient les noms de leurs plus proches compagnons. Il suffisait que le nom du maquisard soit prononcĂ© par deux ou trois hommes « interrogĂ©s » pour qu’il soit lui-mĂȘme inculpĂ© et interrogĂ© Ă  son tour. Six suspects sur dix succombent au cours des interrogatoires. Il y eut des centaines, sinon des milliers de victimes, pour la plupart innocentes des faits qui leur Ă©taient reprochĂ©s.

Bilan des pertes imputées à la « bleuite »

[modifier | modifier le code]

Pour la wilaya III (Kabylie)

[modifier | modifier le code]

Pour l’ensemble de l’annĂ©e 1958, les estimations concernant le nombre des liquidations varient entre 2 000 et 6 000 - chiffre donnĂ© par Mohamed Benyahia et invĂ©rifiable[rĂ©f. nĂ©cessaire] en raison de l'absence de documents fiables. Amirouche emporta avec lui en un dĂ©compte partiel qui faisait Ă©tat, sur 542 personnes jugĂ©es, de 54 libĂ©rĂ©s, 152 condamnĂ©s Ă  mort et 336 dĂ©cĂ©dĂ©s au cours des interrogations, dont 30 officiers, soit 488 dĂ©cĂšs. Le document Ă©tait vraisemblablement destinĂ© Ă  minimiser l’ampleur des purges auprĂšs du GPRA. Selon Yves CourriĂšre, « les exĂ©cutions ne cessĂšrent que quelques jours avant l’opĂ©ration « Jumelles ». » En 1959, AhcĂšne Mahiouz avait fourni Ă  Amirouche plus de 3 000 condamnations Ă  mort soit 3 000 jeunes gens dont presque tous avaient au moins leur certificat d’études. » Selon certains journalistes ayant enquĂȘtĂ© sur cette pĂ©riode, le nombre de condamnĂ©s serait moins Ă©levĂ© et les estimations seraient de 1 200 Ă  2 000 ou bien mĂȘme de 4 000. Selon les Ă©valuations, la saignĂ©e reprĂ©senta donc de 6 % Ă  25 % de l’effectif de la wilaya III.

L’extermination de la jeune intelligentsia algĂ©roise

[modifier | modifier le code]

La folie sanguinaire de Mahiouz ne connut plus de bornes, lorsque arriva le putsch d'Alger du 13 mai 1958. L’enthousiasme des foules du Forum d’Alger, les manifestations de loyalisme des populations musulmanes ne firent que confirmer son opinion sur les citadins en gĂ©nĂ©ral et les AlgĂ©rois en particulier. Profitant de l’occasion, des centaines de cadres et de djounoud Ă©chappĂšrent Ă  la mort en se ralliant au poste français le plus proche.

Parmi les victimes de la purge dans la wilaya III, on compte plusieurs dizaines d’officiers haut gradĂ©s, d'anciens mĂ©decins-chefs, des pharmaciens, d'anciens Ă©tudiants et aspirants sanitaires, des cadres de l’UGTA, des collĂ©giens du collĂšge de Ben Aknoun, plusieurs bacheliers, des enseignants, des techniciens radio, un jeune metteur en scĂšne de 27 ans et une Ă©quipe de scĂ©naristes. D’aprĂšs la dĂ©claration d’un lieutenant politique, A.K. « rallié » prĂšs de Bougaa (ex-Lafayette) le pour Ă©chapper Ă  la mort, Ă  cette date « le massacre d’intellectuels dur[ait] depuis seize mois ». Pourtant, revenu en en Kabylie aprĂšs une absence Ă  l’étranger de six mois, Amirouche aurait bien constatĂ© une dĂ©gradation, concomitante de l’arrivĂ©e massive des jeunes gens instruits venus au maquis aprĂšs la grĂšve des Ă©tudiants dĂ©crĂ©tĂ©e fin , des citadins dĂ©barquĂ©s d’Alger aprĂšs la grĂšve de huit jours, en lors de la bataille d’Alger, et d’anciens membres du MTLD reconvertis au sein MNA et ensuite passĂ©s au FLN.

Le DeuxiĂšme Bureau français constatait : « Il est matĂ©riellement impossible Ă  l’adversaire de remplacer toutes ces pertes par du personnel de mĂȘme valeur. Sans tenir compte du facteur moral, la baisse du potentiel en valeur intrinsĂšque des cadres de l’Organisation politico-administrative (OPA) est certaine. »

Une conséquence plus lointaine a été la perte de ces jeunes intellectuels pour l'Algérie indépendante.

Bilan des pertes dans le reste des wilayas

[modifier | modifier le code]

Le capitaine Léger déclara plus tard :

« Certaines bonnes Ăąmes, sans doute dans le regret des grandes chevauchĂ©es et des combats ardents sous le soleil, prĂ©tendront que c’est lĂ  une guerre souterraine indigne de guerriers. Je pense personnellement que si l’ennemi a des dispositions particuliĂšres pour se dĂ©truire lui-mĂȘme, bien coupable serait celui qui n’en profiterait pas ! »

AlgĂ©rie post-indĂ©pendante : technique de la bleuite au service de l’armĂ©e algĂ©rienne

[modifier | modifier le code]

L’histoire se rĂ©pĂšte presque par le mĂȘme procĂ©dĂ© de la « bleuite » quarante ans aprĂšs dans l’AlgĂ©rie indĂ©pendante, durant la dĂ©cennie noire, entre 1994 et 1997 par l’infiltration des maquis du Groupe islamique armĂ© (GIA) par des islamistes « retournĂ©s » qui travaillent pour le compte des services algĂ©riens du DĂ©partement du renseignement et de la sĂ©curitĂ© (DRS) en manipulant les chefs du GIA pour leur faire croire qu’ils Ă©taient totalement infiltrĂ©s afin de les inciter Ă  organiser des purges injustifiĂ©es.

À partir de 1994, le DRS multiplie des « faux maquis » et parvient mĂȘme Ă  placer Ă  la tĂȘte de l’ensemble des groupes islamiques armĂ©s des islamistes « retournĂ©s » qui travaillent pour les services de l’armĂ©e algĂ©rienne, comme le cas de Djamel Zitouni, chef du GIA au milieu des annĂ©es 1990[5],[6].

Dans la culture populaire

[modifier | modifier le code]

L'idée du procédé de la « bleuite », transposée à la guerre froide, est reprise dans le film Le Serpent (1973) d'Henri Verneuil.

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. ↑ Charles-Robert Ageron, « Complots et Purges dans l'armee de liberation algerienne (1958-1961) », VingtiĂšme SiĂšcle. Revue d'histoire, no 59,‎ , p. 15 (ISSN 0294-1759, DOI 10.2307/3770276, lire en ligne, consultĂ© le )
  2. 1 2 3 Guerre d'Algérie : le poison de la "bleuite", Jean-Paul Mari, nouvelobs.com, 5 juillet 2012
  3. ↑ Yves CourriĂšre (prĂ©f. Joseph Kessel), La guerre d'AlgĂ©rie, t. 3 : L’heure des colonels, Paris, Le livre de poche, coll. « Le livre de poche » (no 3750), , 750 p. (ISBN 978-2-253-00091-4)
  4. 1 2 L'ALN malade de la « Bleuite » in Historia Magazine Guerre d'Algérie, no 269 pp : 1785-1792, paru en décembre 1972.
  5. ↑ Jacques Baud, EncyclopĂ©die du renseignement et des services secrets, Paris, Lavauzelle, coll. « Renseignement & guerre secrete », , 740 p. (ISBN 978-2-7025-0753-7, prĂ©sentation en ligne)
  6. ↑ Mohamed Sifaoui, Histoire secrĂšte de l'AlgĂ©rie indĂ©pendante : l'Ă©tat-DRS, Paris, Nouveau monde, , 375 p. (ISBN 978-2-84736-642-6, prĂ©sentation en ligne)

Bibliographie

[modifier | modifier le code]

Articles de presse

[modifier | modifier le code]

Ressources radiophoniques

[modifier | modifier le code]

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]