Joseph Dietzgen
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Johann Gottfried Anno Dietzgen (d) |
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Anna Margaretha Lückerath (d) |
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Cordula Finke (d) (à partir de ) |
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Joseph Dietzgen, né le à Stadt Blankenberg, arrondissement de la Sieg (de) (en province de Rhénanie) et mort le à Chicago, était un tanneur et philosophe socialiste autodidacte prussien[1],[2],[3],[4].
Au sein de l'histoire du courant marxiste, il est connu pour avoir développé de manière autonome des éléments philosophiques d'une forme de « matérialisme dialectique », indépendamment de Marx et Engels[5].
Joseph Dietzgen exerça une certaine influence sur l’histoire du marxisme à ses débuts, et dans certains des débats internes à ce courant de pensée, autour du tournant des XIXe et XXe siècles. Il aurait également été le premier à forger l'expression « matérialisme dialectique » (en 1887), afin de pouvoir désigner la nouvelle philosophie matérialiste du socialisme scientifique[5].
Biographie
[modifier | modifier le code]Originaire d'une famille petite-bourgeoise, le père de Joseph Dietzgen était un maître tanneur. Joseph, né en 1828, est l'aîné de trois frères et deux sœurs[6].
il apprit très jeune à parler et à lire couramment le français. L'étude des économistes français l'attira vers le socialisme. Cependant, la lecture du Manifeste du Parti communiste en 1851 donna à son socialisme une dimension de lutte des classes[7].
Il fréquente les milieux révolutionnaires allemands à la fin des années 1840. Après l'échec de la révolution de 1848, une époque où il s'essayait à l'agitation politique socialiste (comme le raconte son fils Eugene, Joseph Dietzgen se serait par exemple adressé aux paysans depuis une chaise dressée dans la rue principale de son village), il émigre à 21 ans en juin 1849 aux États-Unis pendant deux ans. Il travaille temporairement durant son exil comme ouvrier tanneur, peintre en bâtiment et maître d’école. En décembre 1851, de retour en Allemagne, il épouse Cordula Finke, et ouvre un atelier de tannerie.
Il retourne aux États-Unis de 1859 à 1861, où il est tanneur dans l'Alabama, puis émigre quatre ans à Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868 (ayant répondu à une annonce pour être directeur technique dans une tannerie d'Etat); c'est là-bas qu'il écrit son premier ouvrage, Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit (L'Essence du travail intellectuel humain)[8]. Rentré en Allemagne, il y est l'ami de Karl Marx - qui fait son éloge dans la deuxième édition du Capital au cours des années 1870.
Il a développé de manière indépendante une forme de matérialisme dialectique avant de découvrir les travaux de Marx et Engels, dont il devient plus tard partisan de ceux-ci[9],[10]. Friedrich Engels ayant notamment écrit en 1888 :
Et cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen[11].
Karl Marx en 1872, au Congrès de La Haye de la Première Internationale, l’appelait notamment « notre philosophe »[12].
En 1869, Dietzgen adhère au Parti ouvrier social-démocrate (SDAP), et il écrit dans L'Hebdomadaire démocratique (Demokratisches Wochenblatt) fondé par Wilhelm Liebknecht et August Bebel, où écrivent également Marx, Friedrich Engels et Moses Hess. De 1869 à 1881, Dietzgen milita activement au sein du mouvement socialiste allemand, publiant de nombreux articles dans la presse social-démocrate, tant en Allemagne qu'à l'étranger[7].
En septembre 1869, Karl Marx fait la rencontre et rend visite pendant quelques jours à Joseph Dietzgen dans la ville de Siegburg en Allemagne[13].
Dans les années 1870, Dietzgen commence à connaître des difficultés économiques liées notamment à l’insuffisance de son capital pour faire face à la concurrence exacerbée des années 1870 engendrée par la grande industrie[1].
Dietzgen est arrêté, jugé et emprisonné trois mois à l'été 1878 pour un article intitulé « L'avenir de la social-démocratie ». En 1881, il envoie son fils Eugen aux États-Unis, pour lui permettre d'échapper à la conscription et préparer un nouvel exil. Il est candidat la même année aux élections législatives allemandes. Il rejoint son fils à New York trois ans plus tard, puis s'installe à Chicago, où il est rédacteur en chef de la revue Arbeiterzeitung.
À la faveur de l’émigration aux États-Unis en 1884, une fois ses enfants devenus autonomes, Dietzgen parvient à se libérer des obligations que lui imposait le souci de sa famille et, en accord avec une situation économique clarifiée – aux États-Unis, il échappe aux contraintes sociales qui l’obligeaient à « tenir son rang » et peut « se prolétariser » comme il l’entend. Par ailleurs, Dietzgen devient de plus en plus radical vis-à-vis de son socialisme révolutionnaire prolétarien : « J’appartiens corps et âme à la classe ouvrière ; je crois profondément au caractère sacré de la légitimité et à la noblesse de la mission qui consistent à affranchir l’humanité de l’esprit de classe. […] Dans ces conditions, j’ai pris la plume, sur mes vieux jours, j’ai remisé le racloir […] et me suis mis à semer ma science dont la propagande doit faire sauter les chaines de ma classe opprimée. »[1]
Il décède le 15 avril 1888.
Relations avec les anarchistes
[modifier | modifier le code]L'année 1886 marqua l'apogée de la lutte pour la journée de huit heures aux États-Unis, et cette lutte fut particulièrement intense à Chicago. Le 1er mai 1886 fut fixé comme date d'entrée en vigueur de la journée de huit heures, et ce jour-là, ainsi que les jours suivants, d'importantes manifestations ouvrières eurent lieu, particulièrement impressionnantes à Chicago. Le 4 mai, une bombe fut lancée sur des policiers à Haymarket Square, à Chicago, servant de prétexte à des arrestations massives. Parmi les personnes arrêtées figuraient les rédacteurs du Chicagoer Arbeiterzeitung, accusés d'incitation à l'émeute et d'avoir lancé la bombe, condamnés à mort et pendus[7].
En réaction à ces événements, le Comité national du Parti socialiste ouvrier américain rompit tout lien avec l'anarchisme et les anarchistes[7].

Ainsi, durant les années où les anarchistes ont été fortement persécutés aux États-Unis (contexte du massacre de Haymarket Square), et que certains des confrères socialistes de Dietzgen (notamment au sein de son journal Arbeiterzeitung) ne songeait qu’à protester contre l’anarchisme et à récuser toute relation avec les anarchistes, Joseph Dietzgen a soutenu et proposé son aide aux anarchistes persécutés par l'Etat. La police de Chicago ayant notamment par la suite fait une perquisition à son domicile[13]. Dietzgen essayait notamment d’aplanir les oppositions entre socialistes et anarchistes (en particulier les anarcho-communistes), insistant sur ce qui était commun aux uns et aux autres.
Il ne prônait pas une réconciliation abstraite ignorant les divergences réelles, qu'il jugeait d'ailleurs exagérées, mais une véritable réconciliation fondée sur le dépassement de l'opposition par la transformation et le remplacement des positions existantes. Il écrivit le 26 avril 1886 : « Pour ma part, j’attache fort peu d’importance à la distinction entre anarchiste ou socialiste, car il me semble qu’on fait trop de bruit à ce sujet. Si les uns comptent des fous furieux dans leurs rangs, les autres en sont remplis de frayeur ; c’est pourquoi j’aime les uns autant que les autres ; dans les deux groupes, la majeure partie a encore le plus grand besoin d’éducation ; c’est cette dernière qui, d’elle-même, assurera la réconciliation. »[7],[14]
Cette approche découlait de la conception que Dietzgen se faisait de la transition comme un processus discontinu et s'enracinait dans sa conception particulière de la dialectique[7].
Dietzgen écrivait le 9 avril 1888, quelques jours avant sa mort : « Je pense encore que mon soutien aux soi-disant anarchistes était tout à fait justifié et je crois fermement avoir fait là œuvre utile. »
Son fils, Eugene Dietzgen, raconte : « Conformément à ce qu’était mon père, nous fîmes inhumer son corps aux côtés des anarchistes assassinés, dans le cimetière Waldheim, à Chicago, le 17 avril 1888. »
Philosophie et pensée générale
[modifier | modifier le code]L'une des contributions importantes de Dietzgen à la philosophie est généralement considérée comme étant son travail (autonome) sur le matérialisme dialectique. Il s'est inspiré du concept de dialectique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel et du matérialisme du XIXe siècle de Ludwig Feuerbach (ancien jeune hégélien )[15]. Des conceptions théoriques similaires étaient développées indépendamment par Marx et Engels. Dans sa « Treizième Lettre sur la logique », Dietzgen a résumé ses positions philosophiques :
Le fil conducteur de toutes ces lettres aborde les points suivants : l’instrument de la pensée est une chose comme les autres, une partie ou un attribut de l’univers. Il appartient plus particulièrement à la catégorie générale de l’être et constitue un appareil qui produit une image détaillée de l’expérience humaine par classification ou distinction catégorielle. Pour utiliser correctement cet appareil, il faut pleinement saisir que l’unité du monde est multiforme et que toute multiformité est une unité. C’est la solution de l’énigme de l’ancienne philosophie éléatique : comment l’un peut-il être contenu dans le multiple, et le multiple dans l’un ?[16]
Son évocation explicite des Éléatiques (Parménide, Zénon d'Élée et Mélissos de Samos) illustrait une qualité distinctive dans l'écriture de Dietzgen et distinguait son langage du courant dominant du matérialisme dialectique tel qu'il était plus communément articulé.
Vouloir dépasser l'opposition travail intellectuel et travail manuel est aussi un élément de la pensée philosophique de Dietzgen. L’essence du travail intellectuel humain constitue un simple point de départ de nombreux écrits, pour la plupart courts, souvent polémiques, et toujours didactiques, tels les « Sermons » par exemple, Kanzelreden, parus entre 1870 et 1875 dans le Volksstaat, dont la conclusion résume bien l’enjeu : « Une science exacte, inductive, enseigne au social-démocrate que l’ordre du monde éthique ou le progrès fraternel ne sont pour l’heure qu’un projet socialiste, mais aussi un impératif catégorique qui le pousse à viser, avec tout le sérieux éthique, une transformation radicale de l’économie politique. Aucun curé, ni aucun professeur ne doivent nous pousser à abandonner cette science ». Dietzgen poursuit les philosophes professionnels (analysable du point de vue de son positionnement dans le champ intellectuel, ou plutôt en marge de ce champ). Cette « hargne » apparaît même comme un parti pris philosophique dans La philosophie social-démocrate, un ensemble d’articles parus entre janvier et octobre 1876. Il s’agit explicitement, pour l’auteur, de « rabaisser la philosophie », traitée par Feuerbach de « bigote au service de la théologie ». Dietzgen l’associe de manière récurrente à la folie et aux chimères, et la démasque en tant que soutien de la religion, de l’État, de la famille et de la morale. Il s’insurge contre sa « prétention outrée » à pénétrer des secrets illusoires de l’univers, et la charge culmine dans la mise en cause radicale de sa prétention à être une science, alors qu’elle n’incarnerait que les errements les plus radicaux d’usages stériles de l’intellect, au service de la superstition et de la mystique, mais aussi d’un système politique : le souci permanent de démythifier les concepts fumeux de la philosophie est motivé par la certitude que ces concepts ont pour vocation d’entretenir le respect pour des entités réputées supérieures, simples créations de notre imagination, et à entretenir ainsi une disposition à la soumission sur le plan social et politique. Les attaques contre la philosophie sont donc dirigées contre une philosophie universitaire prétendant au monopole de la pensée tout en ne pratiquant qu’une sorte de jeu vain et mystificateur. Il affirme, dans une optique humaniste et politique, que « la société doit également assurer la satisfaction directe des besoins relevant de la raison ». Car dans un court texte de 1887, paru de manière posthume et intitulé simplement Philosophie, il affirme la fin de la philosophie et sa pérennité : sa fin en ce sens qu’elle n’a plus rien de neuf à dire, sa pérennité en ce sens que ses outils continuent à être indispensables, notamment à la classe ouvrière pour sortir de l’esclavage moderne, grâce à la connaissance historique et conceptuelle. Car face aux exploiteurs, la violence est insuffisante : « Si le peuple veut parvenir à triompher de ses adversaires, il ne peut se contenter de s’emparer de la violence brute – il l’a toujours eue – il doit s’emparer de l’intelligence. […] Dans cet article, nous ne voulions et ne pouvions faire davantage que d’assurer le lecteur de ce que le socialiste ne va pas chercher son matériau uniquement dans les fabriques de dynamite et les dépôts de poudre, mais également dans l’arsenal le plus élevé de la science »[1].
On ne peut séparer les positions défendues par Dietzgen de son engagement militant. Dietzgen n’est pas un adepte de la « culture populaire » (Volksbildung) dont le véritable objectif est selon lui de détourner les ouvriers du socialisme. Mais il affronte également ses détracteurs sociaux-démocrates qui ne veulent pas de longs articles de fond dans leur journal, ou ceux qui revendiquent une séparation radicale entre philosophie et social-démocratie. Mais surtout, la volonté de convaincre ses lecteurs ouvriers de la nécessité de dépasser la coupure travail intellectuel/travail manuel, impose à Dietzgen des contraintes multiples. Ainsi s’explique notamment la forme spécifique, et limitée, de ses interventions : des articles généralement brefs, clos sur eux-mêmes pour éviter à son lecteur d’être captif d’une progression imposée, des parutions à un rythme irrégulier (qu’il défend par son manque de disponibilité). La nécessité d’être abordable par des lecteurs profanes en matière de philosophie est à l’origine d’un certain nombre de réflexions sur l’écriture vulgarisatrice. Dietzgen jette un pont entre lui et son public en rappelant régulièrement son approche autodidacte, assume le refus de surcharger son texte de citations et de références savantes. En même temps, il ne cache pas à son lecteur qu’il ne saurait le pratiquer sans efforts, sous peine de ne se voir délivrer que des platitudes. En d’autres termes, la volonté de convaincre le prolétariat de l’intérêt de l’outil philosophique pour sa lutte, et de manière plus large, de l’importance de la pensée en tant qu’arme, faculté, énergie, force, est pour Dietzgen sans aucun doute une priorité, face à laquelle une éventuelle reconnaissance de la part de la caste pensante ne pouvait peser bien lourd[1].
Dietzgen souhaite dans sa pensée saisir l’essentiel de l’apport de la philosophie, arrivée selon lui au terme de son développement et relayée désormais par les sciences de la nature. Mais il la définit aussi, et la pratique, comme un art de la pensée dont il se sert pour élaborer sa vision matérialiste et dialectique du monde. En même temps, cette vision matérialiste et dialectique justifie l’impossibilité d’isoler la pensée, puisqu’elle se fonde sur les interactions entre la matière et l’intellect[1].
Il apparaît aussi que via son double aspect d’intellectuel et d’artisan, cela lui permet de penser son objet de la manière dont il l’aborde, qui le pousse à poser les questions dans ses termes et à y apporter ses réponses, en somme, qui est au fondement de sa compréhension du matérialisme dialectique. Et il apparaît en particulier que ce n’est pas seulement le loisir, le temps libre, qui manquent à l’ouvrier pour penser : si l’on comprend, comme le fait Dietzgen, la pensée comme une activité engageant l’homme dans sa totalité, la pensée coupée de l’activité revient à une amputation. L’idéologie, et la réalité sociale, qui séparent l’activité de l’esprit de l’activité du corps visent à faire croire que l’un peut aller sans l’autre, à justifier le clivage, et aboutissent certes à appauvrir celui qui est exclu de l’activité intellectuelle, mais peut-être bien aussi celui qui se consacre exclusivement à cette dernière. Cette idée motive aussi bien le diagnostic d’un appauvrissement inéluctable de la philosophie que le discrédit jeté sur les philosophes professionnels[1].
Le travail militant et philosophique de Dietzgen s’inscrit dans la volonté de sortir le prolétariat d’une particularité imposée, par la conquête d’un outil à vocation universelle : la pensée. La concentration sur la séparation du travail manuel et du travail intellectuel touche à un problème à la fois théorique et politique, et désigne un point crucial et (toujours) occulté de l’inégalité sociale, qu'une notion par exemple de « culture ouvrière » tend à son tour à voiler[1].
La philosophie de Dietzgen : vers la voie d'une science marxiste de la psychologie ?
[modifier | modifier le code]Dietzgen distingue ses préoccupations intellectuelles de celles de Marx. Il considère toutefois manifestement ses propres conceptions comme complémentaires de celles de Marx sur l’histoire. Marx, souligne Dietzgen, s’intéresse principalement à l’économie. Il traite donc de la satisfaction des besoins physiques par les différents systèmes économiques des sociétés — ainsi que de leurs implications pour les autres aspects de la vie sociale. Dietzgen s’intéresse davantage à la psychologie — au monde « mental » ou au monde de la « pensée ». À cet égard, Dietzgen fait d'une certaine manière un usage intéressant de la métaphore de la « base et de la superstructure » employée par Marx dans la préface à sa Contribution à la critique de l’économie politique. Dietzgen applique cette idée, à l’intérieur de la psychologie, à notre compréhension de l’individu humain ou de la personne. Selon lui, les besoins physiques que Marx considère comme la base matérielle de la vie économique peuvent également être considérés comme la base matérielle de notre compréhension de la psychologie individuelle. Chez une personne particulière, c’est le corps qui pourrait être considéré comme la « base » matérielle sur laquelle sont « édifiées » les « superstructures mentales » de l’individu en question. Le corps fournit un support matériel ou physique aux activités de l’esprit humain. Selon l’interprétation "humaniste" du socialisme scientifique proposée par Dietzgen, l’esprit et le corps ne doivent pas être pensés séparément. Car l’esprit ne pourrait pas exister sans le support physique du corps et en dépend donc, en un sens important, même si son activité n’est pas déterminée causalement par lui. Bien que Dietzgen semble ne pas en avoir conscience, la similitude entre sa propre position et l’humanisme du jeune Marx (notamment dans les Manuscrits de 1844) est ici perceptible selon l'universitaire Tony Burns[5].
Fondateur de l'expression « matérialisme dialectique » ?
[modifier | modifier le code]Dans son texte intitulé « Excursions d’un socialiste dans le domaine de la théorie de la connaissance », publié pour la première fois en 1887, Dietzgen trouve finalement un nom pour sa philosophie dialectique. À quatre reprises dans cet essai, il emploie le terme « matérialisme dialectique » pour désigner sa propre doctrine et celle de Marx. Il parle de « nous, matérialistes dialectiques ou sociaux-démocrates » (uns dialektische oder sozialdemokratische Materialisten). Il décrit ses propres conceptions et celles de Marx comme un « matérialisme dialectique moderne » (den neuern dialektischen Materialismus). Il évoque « notre matérialisme dialectique » (unser dialektischer Materialismus). Enfin, il observe qu’Engels a décrit le « matérialisme de la social-démocratie », qui a reçu une partie au moins de sa « formation », non des philosophes français, mais précisément de l’idéalisme allemand, comme possédant un caractère spécifiquement « dialectique » (dialektischen)[5].
« Pour nous, matérialistes dialectiques ou sociaux-démocrates, la faculté mentale de penser est un produit élaboré de la nature matérielle, tandis que selon l'idéalisme allemand, la relation est tout à fait inverse. C'est pourquoi Engels parle de la perversité de ce mode de pensée. Le culte excessif de l'esprit était la survivance de l'ancienne métaphysique. » (-Dietzgen)[17]
L'Essence du travail intellectuel humain (1869)
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L'Essence du travail intellectuel humain, paru en 1869, est l'œuvre la plus connue de Joseph Dietzgen.
Contextuellement, pour comprendre la rédaction de cet ouvrage, il est nécessaire de comprendre la complexité de la situation socio-économique qui caractérise Joseph Dietzgen : jusque dans ses dernières années, il appartient, comme il le dit lui-même « pratiquement à la couche moyenne, théoriquement au prolétariat ». C’est cette appartenance qui lui permet de se consacrer à ses études : ainsi, durant cinq années où il dirige une tannerie à Saint-Pétersbourg, son travail l’amène à une présence quotidienne, mais limitée, à l’usine, ce qui lui permet de s’investir dans ses lectures. Il a conscience du fait que la division du travail, travail manuel/travail intellectuel correspond à cette réalité de base, à savoir que l’ouvrier est exclu de la culture parce que sa situation ne lui en laisse pas le loisir[1].
Pour Dietzgen, dans son ouvrage L'Essence du travail intellectuel humain, les idées et les pensées étaient tout aussi réelles et matérielles que la matière physique. Comme il l'écrit dans son ouvrage : « Nous faisons la distinction entre penser et être. Nous distinguons l'objet de la perception sensible de son image mentale. Néanmoins, l'objet intangible est lui aussi matériel et réel. » Comme le souligne Anton Pannekoek, Dietzgen avait étendu le concept de matière pour inclure « tout ce qui existe et fournit le matériau de la pensée, y compris les pensées et les imaginations »[7].
La pensée de Dietzgen, saluée par la gauche communiste hollandaise par la suite, consistait non seulement dans la critique matérialiste de la philosophie spéculative (Kant et Hegel), mais dans le rejet aussi de la conception matérialiste vulgaire du cerveau comme reflet de la matière. Dietzgen rejetait la séparation faite par les idéalistes et les matérialistes vulgaires du XVIIIe siècle entre « esprit » et « matière ». Le cerveau n’était pas le simple réceptacle externe de l’expérience sensible, mais avant tout le lieu d’activité de la pensée. Le travail spirituel de la pensée se manifestait par l’élaboration des objets sensibles sous forme de concepts rassemblés en une totalité et une unité indissociables. D’où le rejet de l’empirisme, qui rejoignant ainsi l’idéalisme, considère que la matière est éternelle, impérissable, immuable. En réalité, comme il le dit dans son ouvrage, pour le matérialisme dialectique et historique « la matière consiste dans le changement, la matière est ce qui se transforme et la seule chose qui subsiste est le changement ». Il s’ensuit que toute connaissance est relative; elle n’est possible qu’à l’intérieur de « limites déterminées ». Enfin, cette connaissance relative de la réalité matérielle ne peut s’opérer que par l’intervention active de la conscience. Cette conscience, appelée « esprit », entre dans un rapport dialectique avec la matière. Il y a interaction permanente entre « esprit » et « matière » : « L’esprit relève des choses et les choses relèvent de l’esprit. L’esprit et les choses ne sont réels que par leurs relations. »[18].
Selon l'historien Philippe Bourrinet, la théorie de Dietzgen n’était pas en contradiction avec celle de Marx et Engels. Souvent, au prix de maladresses de terminologie, elle la prolongeait par l’élaboration d’une « science de l’esprit humain ». Cet « esprit » était un complexe de qualités indissociables : conscience, inconscient, morale, psychologie, rationalité. D’un point de vue révolutionnaire, l’apport de Dietzgen reposait sur une triple insistance :
- l’importance de la théorie, comme appréhension et transformation radicale de la réalité; et en conséquence le rejet de tout empirisme immédiatiste et réducteur;
- la relativité de la théorie se modifiant avec le changement de la « matière » sociale;
- le rôle actif de la conscience sur la réalité, dont elle n’est pas le reflet mais le contenu même.
Une telle systématisation des leçons principales du marxisme pourrait en fait constituer un outil contre toute réduction du marxisme à un pur fatalisme économique et contre toute fossilisation des acquis de la méthode et des résultats du matérialisme historique[18].
Ce que Pannekoek et d'autres ont retenu de Dietzgen, c'est la compréhension de la nature matérielle de l'idéologie et de l'importance de la lutte théorique, non pas conçue de manière abstraite, mais comme partie intégrante du processus de transition[7].
L'aboutissement positif de la philosophie (1887)
[modifier | modifier le code]En 1887, Dietzgen publie un nouvel ouvrage intitulé L'aboutissement positif de la philosophie[19] (titre original : The Positive Outcome of Philosophy). Cet ouvrage complète et remet à jour son précédent ouvrage de 1869 (L'Essence du travail intellectuel humain) :
C’est ainsi que je suis passé de la politique à la philosophie, puis de la philosophie à la théorie de la connaissance positive que j’ai présentée au public en 1869 dans mon petit ouvrage intitulé « L'Essence du travail intellectuel humain ». Des études complémentaires sur les facultés générales de compréhension ont enrichi mes connaissances spécifiques sur ce sujet, de sorte que je suis désormais en mesure de transvaser le vieux vin dans une nouvelle bouteille au lieu de publier une nouvelle édition de mon ancien ouvrage[20].
Opinions de Marx et Engels sur Dietzgen
[modifier | modifier le code]Il existe des éléments qui nous permettent de porter un jugement sur l’appréciation que Marx lui-même portait sur Dietzgen. Il y a, par exemple, sa correspondance. Marx écrivit à Dietzgen le 9 mai 1868, « témoignant de l’estime qu’il portait à son travail ». Il écrivit également à Engels le 18 novembre de la même année, faisant à nouveau l’éloge des idées de Dietzgen. Moins d’un mois plus tard, dans une lettre à Kugelmann datée du 5 décembre 1868, Marx observe que, « assez longtemps auparavant », Dietzgen lui avait envoyé un manuscrit sur « la faculté de penser ». Dans cette lettre, Marx affirme que ce manuscrit « contient beaucoup de choses excellentes », d’autant plus qu’il s’agit du « produit indépendant d’un ouvrier ». Sa correspondance montre clairement que Dietzgen occupait les pensées de Marx à plusieurs reprises à cette époque et que Marx avait une certaine haute opinion de la philosophie de Dietzgen. Outre la correspondance de Marx, il existe également le fait bien connu que, lors d’une réunion de l’Association internationale des travailleurs à La Haye en 1872, Marx présenta Dietzgen au congrès en disant : « voici notre philosophe ». De plus, à peu près à la même époque, Marx fit explicitement l’éloge de Dietzgen dans la préface à la deuxième édition allemande du premier volume du Capital. Enfin, Marx et Dietzgen étaient des connaissances personnelles, voire de bons amis. En effet, le fils de Dietzgen a affirmé que Marx et son père étaient suffisamment proches pour que Marx rende visite à Dietzgen en Allemagne au début des années 1870. Tous ces éléments semblent étayer la conclusion selon laquelle Marx avait une haute opinion de Dietzgen et était loin de rejeter ses idées avec autant de dédain que certains marxistes ultérieurs, tels que Plekhanov.
D’un autre côté, cependant, certains éléments montrent également que Marx se montrait parfois assez réservé lorsqu’il évaluait la compréhension que Dietzgen avait des questions philosophiques. Il reproche, par exemple, à Dietzgen de ne pas avoir correctement assimilé la philosophie hégélienne. En outre, dans une lettre à Kugelmann, Marx souligne que le travail de Dietzgen est marqué par une « répétition trop fréquente ». Enfin, et peut-être surtout, Marx relève clairement « une certaine confusion » dans la manière dont Dietzgen s’exprime[5].
Postérité
[modifier | modifier le code]Joseph Dietzgen exerça une certaine influence sur l’histoire du marxisme, et dans les débats internes à ce courant de pensée, autour du tournant des XIXe et XXe siècles.
Le philosophe marxiste, astronome et conseilliste Anton Pannekoek (1873-1960) était admiratif de la pensée de Joseph Dietzgen[21]. Pannekoek va jusqu'à considérer Dietzgen comme l'un des membres fondateurs du socialisme scientifique, avec Marx et Engels, notamment dans un article de 1913 :
Le socialisme actuel s'appuie consciemment, dans toutes ses actions et déclarations, sur la science que nous devons à Marx, et chaque courant se réfère à lui, ne serait-ce que pour tenter de le dépasser. On ne peut pas en dire autant de Joseph Dietzgen, décédé il y a vingt-cinq ans, le 15 avril. Il y a encore dix ans, il fallait souligner son importance pour le socialisme scientifique comme une nouveauté, et ce n'est qu'au cours de ces dernières années que l'idée s'est imposée que Dietzgen est, avec Marx et Engels, le troisième fondateur de la science socialiste. Il a contribué, en tant que chercheur indépendant, à jeter les bases de la science sur laquelle s'appuie le mouvement ouvrier socialiste[22].
Joseph Dietzgen, qui est mort avant que n’apparaisse la Gauche communiste germano-hollandaise, a eu une grande influence intellectuelle via les travaux de Anton Pannekoek, Herman Gorter et Henriette Roland Holst (appelée aussi « L’École Hollandaise » du marxisme, à partir de 1903), non seulement en Hollande, mais aussi au plan international : Lénine aussi, en 1918, en était très influencé. Gheorgi Plekhanov et Franz Mehring, plus influencés par le « matérialisme naturaliste » n’étaient pas particulièrement enthousiastes par rapport à les contributions de Dietzgen, et Lénine, malgré son admiration pour Dietzgen en 1918, était d'un avis similaire en 1908[23]. En dépit des compliments de Friedrich Engels vis-à-vis de Joseph Dietzgen (au sein notamment de son ouvrage Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande), l’œuvre philosophique de Dietzgen rencontra un faible écho chez les principaux théoriciens de la IIe Internationale. Beaucoup y virent au mieux une pâle répétition de Marx, au pire une conception suspecte d’idéalisme. Franz Mehring n’y vit qu’une « dialectique dépourvue de connaissances », et une « certaine confusion ». Plekhanov n’y trouva aucun apport nouveau à la théorie matérialiste et rejeta la « confusion » d’une théorie qui lui semblait trop idéaliste, et un recul par rapport aux « matérialistes » du XVIIIe siècle. Il crut déceler chez Dietzgen une tentative de « concilier l’opposition entre idéalisme et matérialisme ». Cette méfiance s’expliquait en partie par le large écho rencontré par Dietzgen, chez certains éléments idéalistes, qui tentèrent d’élaborer avec l’aval du fils de Dietzgen le « dietzgénisme ». En pleine lutte théorique contre les avatars du « dietzgénisme » et du « machisme » (théorie du physicien Mach) les socialistes de gauche russes et allemands y virent le travestissement d’un néo-idéalisme. Cette opinion était loin d’être partagée par Lénine et la masse des militants bolcheviks, qui comme la Gauche communiste hollandaise trouveront dans Dietzgen un maître « spirituel » face à une vision fataliste et mécaniciste véhiculée par une certaine conception du « matérialisme historique », sous-estimant le facteur conscience dans la lutte de classe[18].
Anton Pannekoek a noté que, dans « Matérialisme et empiriocriticisme » , Lénine a cité l'œuvre de Dietzgen du début des années 1880, « Lettres sur la logique », mais pas la dernière à être composée, « Le résultat positif de la philosophie » (1887). Dans son ouvrage de 1938 intitulé Lénine philosophe (écrit après que le Matérialisme et empiriocriticisme eurent acquis le statut de paradigme philosophique en URSS), Pannekoek inclut une réponse très critique au texte de Lénine. Pannekoek affirmait que Lénine avait ignoré le dernier ouvrage philosophique de Dietzgen et, par conséquent, mal compris l'évolution de la pensée de ce dernier. Dans sa polémique contre Lénine, Pannekoek invoque Dietzgen comme une autorité en matière de philosophie marxiste. Les écrits de Dietzgen sont les plus discutés et suscitent le plus d'intérêt dans le contexte de ces débats, mais sont par ailleurs tombés dans l'oubli dans la philosophie contemporaine[24].
L'appropriation de Dietzgen par Anton Pannekoek a ainsi conforté une conception de la transition comme un processus discontinu où la lutte consciente renverse les entraves idéologiques, s'inscrivant dans une totalité en développement de confrontation et de formation des classes. Cette appropriation a exercé une forte influence sur le développement de la théorie communiste aux Pays-Bas. Les marxistes néerlandais ont trouvé chez Dietzgen un correctif essentiel au matérialisme mécaniste qui dominait le mouvement socialiste de l'époque, et une manière de retrouver l'esprit originel de la méthode matérialiste historique. Elle a non seulement permis une orientation critique envers Kautsky dans la période antérieure à 1914, mais a également soutenu l'opposition de certaines sections de la gauche communiste, notamment le KAPD allemand, au Komintern dans les années 20 et 30[7].
En partie grâce à une campagne de vulgarisation à laquelle Pannekoek a joué un rôle important, la philosophie de Dietzgen fut adoptée par les militants ouvriers dans plusieurs pays avant la Première Guerre mondiale. Ce processus de diffusion fut favorisé par la publication en anglais d'une grande partie de son œuvre en deux volumes – The Positive Outcome of Philosophy et Philosophical Essays – par Charles Kerr & Co. de Chicago en 1906[7].
En 1906, Eugene Dietzgen écrivit une préface à une traduction russe des œuvres majeures de son père Joseph Dietzgen, dans laquelle il caractérisait et considérait les enseignements philosophiques de son père comme un complément important au marxisme :
Si les fondateurs du matérialisme historique et leurs disciples ont démontré, par une série d'études historiques convaincantes, le lien entre développement économique et spirituel, et la dépendance de ce dernier, en dernière analyse, vis-à-vis des relations économiques, ils n'ont cependant pas prouvé que cette dépendance de l'esprit est ancrée dans sa nature et dans la nature de l'univers. Marx et Engels pensaient avoir extirpé les derniers vestiges de l'idéalisme de la compréhension de l'histoire. Ce fut une erreur, car les spectres métaphysiques se sont réfugiés dans l'essence inexpliquée de l'esprit humain et dans le tout universel qui lui est étroitement lié. Seule une critique scientifiquement vérifiée de la connaissance pouvait chasser l'idéalisme de ce contexte[25].
Les principales têtes de la gauche communiste hollandaise (Herman Gorter, Anton Pannekoek et Henriette Roland Holst) s’enthousiasmèrent pour Dietzgen au point de profondément l’étudier, de le commenter et de le traduire. L’insistance sur le rôle de « l’esprit » et du « spirituel » dans la lutte de classe était un appel direct à une certaine forme de spontanéité ouvrière débordant le cadre rigide de la bureaucratie social-démocrate et syndicale. C’était un appel direct à la lutte contre les doutes et le fatalisme vu comme révisionnistes qui considéraient le capitalisme comme « éternel » et « impérissable », comme la matière. C’était surtout un appel à l’énergie et à l’enthousiasme de la classe ouvrière dans sa lutte contre le régime existant, lutte qui exigeait une volonté consciente et réfléchie, un esprit de sacrifice à sa cause. Cet appel à une, nouvelle éthique prolétarienne, les marxistes hollandais le trouvèrent ou crurent le découvrir dans l’œuvre de Dietzgen. Par la critique du matérialisme bourgeois classique et du marxisme vulgarisé et simplifié, les théoriciens hollandais développaient en fait une nouvelle conception de la « morale » prolétarienne et de la conscience de classe. Dietzgen ne fut pour eux qu’un révélateur de sens du marxisme, dont les concepts avaient été faussés par la vision réformiste[18].
Dans la Gauche communiste hollandaise, cependant, l’interprétation qui était donnée du rôle de « l’esprit » dans la lutte de classe divergeait. L'historien Philippe Bourrinet considère ainsi, par exemple, que l’interprétation par Roland Holst de Dietzgen était rien moins qu’idéaliste, un mélange d’enthousiasme et de morale, une vision religieuse minimisant le recours à la violence dans la lutte contre le capitalisme. Chez Herman Gorter, beaucoup plus « matérialiste », ce qui l’emportait c’était une interprétation plus volontaire, axée sur les conditions subjectives, dites « spirituelles » : « L’esprit doit être révolutionné. Les préjugés, la lâcheté doivent être extirpés. De toutes les choses, la plus importante, c’est la propagande spirituelle. La connaissance, la force spirituelle, voilà ce qui prime et s’impose comme la chose la plus nécessaire. Seule la connaissance donne une bonne organisation, un bon mouvement syndical, la politique juste et par-là des améliorations dans le sens économique et politique. » Et Gorter, qualifié parfois d’idéaliste et « d’illuministe » (au sens d'adhérer au courant d’idées du Siècle des Lumières, sous sa forme d’Éclaircissement (Aufklärung)), prenait soin de donner surtout un contenu militant au terme de « spirituel », en excluant tout fatalisme : « La force sociale qui nous pousse n’est pas un destin mort, une masse indocile de matière. Elle est la société, elle est une force vivante... Nous ne faisons pas l’histoire de notre propre gré, mais nous la faisons. » Pour Pannekoek, par contre, le facteur spirituel se traduit par l’élaboration de la théorie. Celle-ci est autant une méthode d’économie de la pensée, dans la connaissance « pure », qu’un savoir conscient et rationnel, dont le rôle est de « soustraire la volonté à l’impulsion toute puissante, directe, instinctive, et de la subordonner à la connaissance consciente et rationnelle. Le savoir théorique permet à l’ouvrier d’échapper à l’influence de l’intérêt immédiat et restreint au profit de l’intérêt de classe général du prolétariat, d’aligner son action sur l’intérêt à long terme du socialisme. »[26] Chez Pannekoek le rôle de « l’esprit s’inscrit dans la science de l’esprit », qui est l’élaboration d’armes critiques et scientifiques contre l’idéologie bourgeoise[18].
Selon Herman Gorter :
Marx a montré comment la matière sociale forme l’esprit, Dietzgen nous montre ce que l’esprit lui-même fait[27],[28].
Egalement, des personnalités comme le socialiste Ernst Untermann (1864-1956) adhéraient à une interprétation plus humaniste et moins déterministe de la pensée de Marx, et pouvaient retrouver ces aspects humanistes de la pensée de Marx via la pensée de Dietzgen. Ils se tournèrent vers les écrits de Dietzgen, qui avait développé indépendamment son interprétation humaniste du marxisme dans les années 1870. L’un des meilleurs exemples des conflits internes au sein du marxisme à cette époque est peut-être le débat entre Pannekoek et Lénine sur l’interprétation et la portée de la pensée de Dietzgen (sachant que certains textes, comme les Manuscrits de 1844, une œuvre humaniste du jeunesse de Marx, n'a pas été publiée avant les années 1930). Comme nombre des défenseurs de Dietzgen, Untermann estimait que celui-ci n’avait jamais reçu la reconnaissance qu’il méritait réellement. Écrivant en 1906, Untermann soutient que la pensée de Dietzgen comble une lacune importante et remédie à une faiblesse majeure de la conception marxiste du monde en se concentrant sur des questions essentielles qui sont, pour la plupart selon lui, négligées par les fondateurs du marxisme dans leurs différents écrits. La contribution de Marx et Engels concernait principalement le domaine de l’économie. Celle de Dietzgen concernait la psychologie. La contribution de Dietzgen au marxisme était une « critique de la faculté de compréhension ». Selon Untermann, ce qui fait défaut dans les travaux de Marx et Engels est une « solution complète » aux problèmes de la « connaissance » et de la « conscience » morale. Marx et Engels ont « mis de côté » ces problèmes une fois qu’ils eurent adopté le « matérialisme historique » comme principe directeur général. De plus, Untermann affirme que cela est tout à fait « caractéristique de toute la génération des marxistes stricts de 1848 à 1900 ». Pendant toute cette période, toutes les grandes figures de l’histoire du marxisme, y compris Marx et Engels eux-mêmes, se contentèrent simplement de « prendre le fait de la conscience pour acquis ». Selon Untermann, Dietzgen fut le seul à s’intéresser à l’importance de la psychologie individuelle pour notre compréhension du matérialisme historique[5]. D’après lui, le marxisme classique, en particulier dans les écrits d’Engels, présente une ressemblance frappante avec l’ancien matérialisme du XVIIIe siècle en ce qu’il adhère à une « conception purement mécanique de l’univers et de la société ». Engels n’a-t-il pas, plus tard dans sa vie, librement « avoué » que « lui et Marx avaient accordé une importance excessive à l’importance de la base économique de la société comme clé permettant de comprendre les transformations de la superstructure idéologique » — allant presque jusqu’à suggérer que les processus de pensée des individus sont déterminés causalement, sinon par les processus physiologiques du corps humain ou du cerveau humain, du moins par les facteurs socio-économiques extérieurs qui agissent sur eux ? Cela, souligne Untermann, conduisit les générations ultérieures de marxistes à « négliger les autres éléments » qui devraient être associés au matérialisme historique. En particulier, l’une des « erreurs les plus courantes » de ces marxistes ultérieurs « fut de sous-estimer l’influence des idées sur l’évolution sociale » en tant que facteur causal relativement indépendant. C’est précisément dans ce domaine, insiste Untermann, que les conceptions de Dietzgen peuvent être considérées comme un correctif ou un complément nécessaire à celles de Marx et Engels. Le matérialisme historique de Marx et Engels est « limité » et, par conséquent, inférieur au « matérialisme dialectique plus complet de Joseph Dietzgen » selon Untermann. Le « mérite suprême » de Dietzgen est d’avoir placé « la théorie révolutionnaire de Marx sur le fondement solide d’une théorie de la connaissance inattaquable ». Selon Untermann, Dietzgen n’était donc pas simplement un « disciple », mais véritablement un « collaborateur » de Marx et Engels. Untermann va jusqu’à suggérer que la pensée de Dietzgen n’est pas seulement d’un niveau égal à celle de Marx et Engels, mais qu’elle représente en réalité une « avancée au-delà d’eux ». Elle constitue ni plus ni moins qu’une « perfection » de la « théorie de l’évolution historique » marxiste[5].
Œuvres
[modifier | modifier le code]- L'Essence du travail intellectuel humain (1865), traduit de l'allemand aux éditions Champ Libre (180 p.), Paris, en 1973. Avec préface d'Anton Pannekoek (PDF en ligne)
- L'essence du travail intellectuel. Écrits philosophiques annotés par Lénine., Présentation et traduction de J.P. Osier aux éditions François Maspero (249 p.), en 1973. (en ligne sur les archives d'Anton Pannekoek) avec
- Le socialisme scientifique,
- La religion social-démocrate, Six sermons,
- La morale de la social-démocratie, Deux sermons,
- La philosophie social-démocrate, Sept conférences,
- L’incompréhensible. Une pièce principale de la philosophie social-démocrate,
- Les limites de la connaissance,
- Nos professeurs à la limite de la connaissance,
- Incursions d'un socialiste dans la région de la connaissance, 1887
- Connaissez-vous Josef Dietzgen ? - Vie et œuvre d'un ouvrier tanneur philosophe socialiste autodidacte - Émission du 2/01/16 - Radio Vosstanie !
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Kimé, , 706 p. (ISBN 978-2-84174-622-4), p. 520 à 525.
- Eugen Dietzgen: Josef Dietzgen. Ein Abriß seines Lebens. In: Die neue Zeit. Revue des geistigen und öffentlichen Lebens. 13.1894-95, 2. Bd. (1895), Heft 49, S. 721–726 Online
- Anton Pannekoek, „Die Stellung und Bedeutung von Josef Dietzgens philosophischen Arbeiten“ in: Josef Dietzgen, Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit; Eine abermalige Kritik der reinen und praktischen Vernunft. J.H.W. Dietz Nachf., Stuttgart 1903
- Friedrich Adolf Sorge (de) (Hrsg.): Briefe und Auszüge aus Briefen von Joh. Phil. Becker, Jos. Dietzgen, Friedrich Engels, Karl Marx u. a. an F. A. Sorge und Andere. J.H.W. Dietz Nachf., Stuttgart 1906 Archiv. org
- Ernst Untermann: Die logischen Mängel des engeren Marxismus. Georg Plechanow et alii gegen Josef Dietzgen. Auch ein Beitrag zur Geschichte des Materialismus. Hrsg. und bevorwortet von Eugen Dietzgen. Verlag der Dietzgenschen Philosophie, München 1910
- Josef Dietzgens Philosophie gemeinverständlich erläutert in ihrer Bedeutung für das Proletariat von Henriette Roland Holst. Hrsg. von Eugen Dietzgen. Verlag der Dietzgenschen Philosophie, München 1910
- Adolf Hepner (de): Josef Dietzgens Philosophische Lehren. Mit einem Portrait von Josef Dietzgen. J.H.W. Dietz Nachf., Stuttgart 1916 (Internationale Bibliothek Bd. 58)
- H. Gepe: Zur Philosophie des Sozialismus. Ein Bild um Josef Dietzgen. J.H.W. Dietz Nachf., Stuttgart 1923.
- Max Apel: Einführung in die Gedankenwelt Josef Dietzgens. Eine Kritik der materialistischen Weltanschauung. J.H.W. Dietz, Berlin 1931.
- (de) Iring Fetscher, « Dietzgen, Joseph », dans Neue Deutsche Biographie (NDB), vol. 3, Berlin, Duncker & Humblot, , p. 709 (original numérisé)
- Joseph Dietzgen. In: Franz Osterroth: Biographisches Lexikon des Sozialismus. Band I. Verstorbene Persönlichkeiten. J.H.W. Dietz Nachf., Hannover 1960, S. 64.
- J. Walterscheid: Peter Josef Dietzgen – Der Siegburger Arbeits-Philosoph. In: Heimatblätter des Siegkreises 32, Heft 86, 1964
- Otto Finger: Dietzgen, Joseph. In: Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung. Biographisches Lexikon. Dietz Verlag, Berlin 1970, S. 93–94
- Otto Finger: Joseph Dietzgen – Beitrag zu den Leistungen des deutschen Arbeiterphilosophen. Dietz Verlag, Berlin 1977.
- Gabriel Busch O.S.B.: Im Spiegel der Sieg. Verlag Abtei Michaelsberg, Siegburg 1979.
- Gerhard Huck: Joseph Dietzgen (1828–1888) – Ein Beitrag zur Ideengeschichte des Sozialismus im 19. Jahrhundert (= Geschichte und Gesellschaft, Bochumer Historische Schriften, Band 22). Stuttgart 1979, (ISBN 3-12-913170-1).
- Horst-D. Strüning: Philosophie ist Arbeitersache. Josef Dietzgens Beitrag zum Marxismus. In: Deutsche Volkszeitung. Nr. 1 vom 4. Januar 1979, S. 8
- Horst Dieter Strüning (Hrsg.): „Unser Philosoph“ Josef Dietzgen. Mit Beiträgen von Wolfgang Abendroth, Hans-Josef Steinberg (de), Manfred Hahn, Hans Jörg Sandkühler (de), Martin Blankenburg, Joachim Kahl (de), Jasper Schaaf. Verlag Marxistische Blätter, Frankfurt am Main 1980, (ISBN 3-88012-620-8).
- Otto Finger: Dietzgen, Joseph. In: Philosophenlexikon. Verlag das europäische Buch, Westberlin 1982, (ISBN 3-88436-133-3), S. 197–203.
- Helmut Fischer: Der Geburtsplatz des ‚Arbeiterphilosophen‘ Josef Dietzgen in Stadt Blankenberg. In: Jahrbuch des Rhein-Sieg-Kreises. 1988 (1987), S. 68–72.
- Familie Marx privat. Die Foto- und Fragebogen-Alben von Marx’ Töchtern Laura und Jenny. Eine kommentierte Faksimileausgabe. Hrsg. v. Izumi Omura, Valerij Fomičev, Rolf Hecker (de) und Shun-ichi Kubo. Mit einem Essay von Iring Fetscher, Akademie-Verlag, Berlin 2005, (ISBN 3-05-004118-8), S. 316–317 und Abbildung 42.
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Notes et références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Willmann, F. (2011). Travail intellectuel et travail manuel. La réflexion de J. Dietzgen, « ouvrier philosophe ». In D. Herbet (éd.), Culture ouvrière – Arbeiterkultur. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.95833
- ↑ Jean-Pierre Osier, Sur une thèse de Joseph Dietzgen (lire en ligne [PDF])
- ↑ Sahar Yazdanipour, Dietzgen, objet ou sujet de la critique de Benjamin ?, (DOI 10.4000/variations.2403, lire en ligne [PDF])
- ↑ « Joseph Dietzgen Archive », sur www.marxists.org (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 TONY BURNS, Joseph Dietzgen and the History of Marxism, SCIENCE & SOCIETY Science & Society, Vol. 66, No. 2, Summer 2002, 202–227.
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- ↑ [vidéo] « Joseph Dietzgen - L'Essence du travail intellectuel humain », Négation Affirmation, , 134:58 min (consulté le )
- ↑ Éditions Larousse, « Josef Dietzgen - LAROUSSE », sur www.larousse.fr (consulté le )
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- ↑ « The Positive Outcome of Philosophy. Joseph Dietzgen 1887 », sur www.marxists.org (consulté le )
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- ↑ « MIA : A. Pannekoek - Situation et signification de l'œuvre philosophique de Josef Dietzgen », sur www.marxists.org (consulté le )
- ↑ Anton Pannekoek, L'Œuvre de Dietzgen, 1913 [https://www.left-dis.nl/f/AP_L'%C5%93uvre%20de%20Dietzgen%20(1913).pdf]
- ↑ « Antonie Pannekoek Archives », sur aaap.be (consulté le )
- ↑ Tony Burns, « Joseph Dietzgen and the History of Marxism », Science & Society, vol. 66, no 2, , p. 202–227 (ISSN 0036-8237, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Dietzgen, Eugene (1906a). "Preface". The Positive Outcome of Philosophy: Letters on Logic, Especially Democratic Proletarian Logic. p. iv.
- ↑ « divergences », sur www.marxists.org (consulté le )
- ↑ “Wo Marx aufzeigte, was die gesellschaftliche Materie an dem Geiste tut, zeigt Dietzgen was der Geist selbst tut”, in Herman Gorter, Der historische Materialismus für Arbeiter erklärt, Dietz Nachfolger, Stuttgart, 1909, p. 113. Traduit du néerlandais en allemand par Anna Pannekoek, avec une préface de Karl Kautsky : http://library.fes.de/pdf-files/dietz-kb/kb04-toc.html
- ↑ https://www.left-dis.nl/f/lenine.philosophe.rev.pdf
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Archives conservées par : archives de la social-démocratie (DE-611-BF-113160)
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Connaissez-vous Josef Dietzgen ? Emission du 2/01/16 - Radio Vosstanie !
- Archives conservées par : archives de la social-démocratie (DE-611-BF-113160)
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