Bastien VivÚs: la morale de la polémique

Etant donnĂ© leur petit nombre, les dĂ©bats sur la portĂ©e sociale de l’art et des questions esthĂ©tiques devraient rĂ©jouir tous les amateurs de culture, et se traduire par des Ă©changes approfondis et des mises au point utiles. Las, comme celle provoquĂ©e par l’attribution d’un CĂ©sar au rĂ©alisateur Roman Polanski en 2020, la polĂ©mique suscitĂ©e par le projet d’une carte blanche offerte au dessinateur Bastien VivĂšs par le festival de la bande dessinĂ©e d’AngoulĂȘme (voir chronologie ci-dessous) s’est illustrĂ©e par des rĂ©ponses dĂ©plorables, mais aussi par un prudent refus de prendre part Ă  la controverse par une grande partie des acteurs institutionnels. Alors que le ministĂšre de l’Education se targue d’un bilan flatteur en matiĂšre de formation Ă  l’image, on ne peut que constater la pauvretĂ© des arguments et la mĂ©diocre comprĂ©hension des enjeux lorsque le dĂ©bat public porte sur les sujets iconographiques. Revue de bingo, en quatre points.

1. Censure. Le facteur de loin le plus exaspĂ©rant est la dĂ©signation comme censure de toute forme de protestation. Charlie Hebdo, qui a largement participĂ© Ă  la vulgarisation de ce sophisme, reprend Ă  l’occasion de cette polĂ©mique le cri contre la censure qui a servi a justifier ses caricatures islamophobes. Une fois pour toutes: agiter l’épouvantail de la censure n’a pour seul objectif que de refuser le dĂ©bat. C’est un argument de dominant, qui vise Ă  prĂ©server le statu quo – raison pour laquelle la dĂ©nonciation de la «cancel culture» est devenue un rĂ©flexe des paniques morales du camp conservateur. Pourtant, il vaut mieux se dĂ©fier d’une vision qui rĂ©duirait la culture Ă  l’immobilisme. De la querelle des Anciens et des Modernes aux luttes pour la diversitĂ© en passant par la bataille du rĂ©alisme, le champ culturel est constamment traversĂ© par des combats et des Ă©volutions qui se nouent et se rĂ©solvent dans le dĂ©bat public.

Protester contre la consĂ©cration d’une Ɠuvre ou d’un auteur fait partie des formes les plus banales de ce dĂ©bat, et n’est l’apanage d’aucun camp. A ma gauche: la critique fĂ©ministe du CĂ©sar dĂ©cernĂ© Ă  Polanski en 2020; Ă  ma droite: la disqualification rĂ©actionnaire du Nobel attribuĂ© Ă  Annie Ernaux en 2022. DĂšs lors qu’on admet que le champ culturel n’est pas un hĂ©ritage figĂ©, mais le lieu mĂȘme de la confrontation des idĂ©es, le dĂ©bat apparaĂźt comme l’outil indispensable de la manifestation de l’évolution des sensibilitĂ©s. La protestation qui a accueilli le projet de carte blanche du festival d’AngoulĂȘme s’inscrit prĂ©cisĂ©ment dans ce cadre: elle traduit la prĂ©occupation nouvelle des violences sexuelles, l’intĂ©gration rĂ©cente de la question de l’inceste, le souci d’éviter la banalisation de modĂšles nĂ©fastes et de protĂ©ger les victimes. Bien entendu, la crĂ©ation culturelle implique la libertĂ© d’expression, mais celle-ci n’a jamais Ă©tĂ© sans limites. C’est trĂšs exactement Ă  discuter de ces limites que sert le dĂ©bat public.

2. Juridisme. Tout le monde ne partage pas cette conception du dĂ©bat. Selon Riss, «on a l’impression que se met en place une justice parallĂšle qui se fiche pas mal de savoir ce que la loi et la jurisprudence ont Ă©laborĂ© depuis des dĂ©cennies». Renvoyer Ă  l’application du droit constitue une autre maniĂšre d’éviter la discussion sur le fond. AprĂšs les plaintes dĂ©posĂ©es Ă  l’encontre de Bastien VivĂšs pour reprĂ©sentation pĂ©dopornographique, bien des dessinateurs ou des journalistes semblent attendre le verdict des tribunaux pour se positionner sur cette Ă©pineuse question. Pas de chance: l’état du droit dans un domaine est largement dĂ©pendant du dĂ©bat public, qui a contribuĂ© Ă  en situer les limites. Ainsi, en matiĂšre de combat contre le racisme ou l’antisĂ©mitisme, ce n’est pas un seul article de loi, mais des dizaines de dispositions qui se sont accumulĂ©es au cours du temps pour protĂ©ger la sociĂ©tĂ© contre «l’incitation Ă  la haine». En revanche, on sait que sur le terrain des violences sexuelles, la justice hĂ©site et peine Ă  rattraper une Ă©volution rĂ©cente. Qu’un pĂ©docriminel revendiquĂ© comme Matzneff n’ait jamais Ă©tĂ© poursuivi suffit Ă  indiquer les progrĂšs qui restent Ă  accomplir.

Les plaintes visant Bastien VivĂšs vont-elles y contribuer? C’est possible, mais on peut en douter. Comme le montre la modification de l’article 227-23 du code pĂ©nal, qui Ă©tend la prohibition de la pĂ©dopornographie aux images fictionnelles, non sans une certaine confusion des termes, les juristes paraissent mal outillĂ©s pour rĂ©soudre le problĂšme. Ce qui est au fond bien normal. Attendre du droit qu’il rĂšgle une question encore pendante, c’est mettre la charrue avant les bƓufs. Selon Jean-NoĂ«l Lafargue, «il n’y a rien de plus universellement rĂ©pugnant que la pĂ©docriminalité». Cependant, Ă  en juger par la reconnaissance dont continuent Ă  bĂ©nĂ©ficier des auteurs comme Polanski, Matzneff ou VivĂšs, la dĂ©monstration du rejet universel des violences sexuelles Ă  l’égard des enfants reste Ă  produire dans l’espace culturel français.

3. Caricature. Autre exemple de l’incapacitĂ© du droit Ă  Ă©clairer les questions iconographiques: le procĂšs des caricatures de Charlie Hebdo (2007), Ă©pisode dĂ©cisif de la confusion du dĂ©bat Ă  propos des images. Rappel des faits: pour se prĂ©munir contre l’accusation d’islamophobie, dans un contexte de lutte antiterroriste peu favorable aux intĂ©rĂȘts des musulmans, le journal qui a pris un virage nĂ©ocon sous la houlette de Philippe Val obtient du tribunal la confirmation de l’analyse de son avocat. Etant donnĂ© que les dessins incriminĂ©s reprĂ©sentent de façon burlesque le prophĂšte Mahomet, ils ne pourraient ĂȘtre condamnĂ©s qu’au titre du blasphĂšme, ce qui est incompatible avec les lois d’une rĂ©publique laĂŻque (la condition de ce jugement est de dĂ©finir l’islam, ou tout autre religion, comme une abstraction dĂ©pourvue d’adeptes, permettant de se soustraire Ă  l’accusation d’injure contre un groupe de personnes). Ce tour de passe-passe est ensuite dĂ©fendu dans les colonnes de l’hebdomadaire comme une licence accordĂ©e Ă  la caricature de pouvoir tout dire.

L’exemple de la caricature antisĂ©mite, scrupuleusement surveillĂ©e par les tribunaux, et dont le caractĂšre grotesque constitue au contraire un facteur aggravant, suffit Ă  contredire ce raisonnement acrobatique. Pourtant, les argumentaires pro-VivĂšs reprennent volontiers cette distinction, dĂ©veloppant l’idĂ©e que le style caricatural des albums pĂ©dopornographiques Les Melons de la colĂšre (2011), La DĂ©charge mentale (2018) ou Petit Paul (2018), oĂč «les personnages ne renvoient Ă  rien de rĂ©el, [et] ne peuvent pas exister en dehors du fantasme ou de la fiction», suffirait Ă  exonĂ©rer ces Ɠuvres de toute responsabilitĂ© pĂ©nale. On comprend qu’en matiĂšre de pornographie, ce sont d’abord les photos ou les films qui ont suscitĂ© la prĂ©occupation du lĂ©gislateur. Mais l’excitation sexuelle produite par la reprĂ©sentation n’est pas limitĂ©e par son rĂ©alisme, et le caractĂšre nĂ©faste d’une image pornographique ne s’arrĂȘte pas au voyeurisme. Ce qui dĂ©termine son influence relĂšve bien plus de la question des modĂšles culturels.

4. Morale. IntitulĂ© «Petit Paul et les puritains», le dessin de Riss en dĂ©fense de VivĂšs montre un gamin rigolard balançant son pĂ©nis hypertrophiĂ© au visage des «Dupond-Lajoie de la morale» – figure stĂ©rĂ©otypĂ©e de la disqualification du dĂ©bat culturel. MĂȘme si l’on ne partage pas l’humour du propriĂ©taire de Charlie, on conviendra que son dessin burlesque ne prĂ©sente aucun caractĂšre pĂ©dopornographique. Il ne suffit donc pas de reprĂ©senter un enfant montrant son sexe pour convoquer l’imaginaire pĂ©docriminel. Notons Ă©galement que, mĂȘme parmi ceux qui raillent la pudibonderie des dĂ©tracteurs de VivĂšs, personne n’ose reproduire un seul de ses dessins. A croire que ces images sont moins inoffensives que le prĂ©tendent ses dĂ©fenseurs.

Comme toujours, la question ne se rĂ©sume pas Ă  ce qui est reprĂ©sentĂ©, mais porte sur comment on le reprĂ©sente. PlutĂŽt que de simples motifs, ce que retient le lecteur d’une production culturelle, ce sont des comportements, des intrigues, et surtout un jugement implicite sur les personnages et les situations. N’en dĂ©plaise Ă  Riss, si la morale est ce qui permet de diffĂ©rencier le bien du mal, son usage ne se limite pas aux gardiens de la vertu. En rĂ©alitĂ©, chaque histoire propose ses valeurs et dĂ©ploie sa propre morale. Les Ɠuvres pornographiques de VivĂšs ne se limitent pas Ă  la reprĂ©sentation d’actes sexuels, mais y ajoutent systĂ©matiquement des ingrĂ©dients bien particuliers, comme le viol, les relations Ă  caractĂšre incestueux, mais aussi des situations de jeu qui dĂ©dramatisent les situations les plus scabreuses.

Dans la culture populaire, il arrive que des situations rĂ©prĂ©hensibles soient reprĂ©sentĂ©es – mais Ă  condition que celles-ci fassent l’objet d’une rĂ©probation symbolique, qui se manifeste souvent Ă  travers le destin des personnages. Femme adultĂšre, Madame Bovary est condamnĂ©e par le rĂ©cit au suicide, indication claire du caractĂšre socialement blĂąmable de sa conduite. La morale des histoires de VivĂšs est tout aussi limpide. Non seulement les violences sexuelles sont prĂ©sentĂ©es comme sĂ©duisantes, mais elles interviennent dans des situations d’initiation dont l’instigatrice est le plus souvent une femme, qui exempte le sujet masculin de toute culpabilitĂ© ou responsabilitĂ©. L’exemple le plus accablant de ce principe est incarnĂ© par la fillette de la famille de La DĂ©charge mentale, ĂągĂ©e de dix ans, qui accueille en riant une Ă©jaculation faciale du visiteur de passage. Comme le souligne ce personnage en ouvrant sa braguette dans la vignette finale de l’album: «Bon
 Bah, si tout le monde est consentant »

Nul ne prĂ©tend que la lecture d’un album de VivĂšs provoquera mĂ©caniquement le viol d’un enfant – pas plus que la vision d’une caricature antisĂ©mite ne suscitera fatalement une violence raciste. En revanche, il serait ridicule de nier que dans les deux cas, le jeu avec le fantasme et la lĂ©gitimation symbolique que reprĂ©sente sa figuration sont bien ce que recherche le public de ces productions. Dans un de ces registres, aprĂšs dĂ©bat, la collectivitĂ© a dĂ©cidĂ© qu’il Ă©tait prĂ©fĂ©rable de prohiber ce jeu dangereux.

Chronologie (MĂ J du 02/02/2023)

  • Fin novembre 2022, le festival d’AngoulĂȘme annonce le programme de son Ă©dition 2023, comprenant notamment une exposition intitulĂ©e «Dans les yeux de Bastien VivĂšs».
  • 08/12. PĂ©tition des Ă©tudiants en lutte (mouvement Ă©tudiant «Ecoles d’art en danger»), 2500 signatures («Son travail vĂ©hicule des propos problĂ©matiques et une image dĂ©gradante des femmes»).
  • 10/12. PĂ©tition par Arnaud Gallais, cofondateur du mouvement contre la pĂ©docriminalitĂ© BeBrave France, 110.000 signatures («Nous dĂ©nonçons la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pĂ©docriminalitĂ© organisĂ©e par le dessinateur de BD B. VivĂšs Ă  travers ses ouvrages et ses propos dangereux»).
  • 12/12. Casterman annonce la crĂ©ation d’une collection Ă©rotique sous la direction de  B. VivĂšs.
  • 12/12. Tweet d’Emma dĂ©nonçant les menaces de B. VivĂšs Ă  son encontre aprĂšs la publication de La Charge mentale (2017).
  • 14/12. Annulation de l’exposition par le FIBD en raison de «menaces».
  • 15/12. CommuniquĂ© du collectif des CrĂ©atrices de Bande DessinĂ©e contre le sexisme («une vision archaĂŻque de la femme»).
  • 15/12. Excuses de B. VivĂšs sur Instagram («Aujourd’hui je me rends compte qu’au-delĂ  de mes Ɠuvres, ce sont surtout mes propos qui ont choquĂ©, j’aurai dĂ©sormais la plus grande attention lorsque je m’exprimerai en public ou dans les mĂ©dias.»)
  • 17/12. Tribune de 500 autrices et auteurs fĂ©ministes «Les raisons de la colĂšre», blogs Mediapart («sa mise Ă  l’honneur au Festival d’AngoulĂȘme est symptomatique d’un contexte global oĂč les luttes contre le sexisme et les violences sexuelles peinent toujours Ă  ĂȘtre entendues et reconnues.»)
  • 19-20/12. DĂ©pĂŽt de plainte des associations Innocence en danger et Fondation pour l’enfance visant les albums Les Melons de la colĂšre, La DĂ©charge mentale, Petit Paul.
  • 27/01. Deux dĂ©bats sĂ©parĂ©s, l’un organisĂ© par le collectif «Les raisons de la colĂšre»/#MetooBD, l’autre par le magazine Le Point, ont lieu au festival d’AngoulĂȘme.

Références

30 réflexions au sujet de « Bastien VivÚs: la morale de la polémique »

  1. Le parallĂšle avec les dessins antisĂ©mites est illĂ©gitime, voire grotesque : les dessins antisĂ©mites plaisent sans second degrĂ© aux antisĂ©mites, nourrissent des thĂšses antisĂ©mites ; les lectrices et lecteurs de Bastien VivĂšs, a contrario, ne dĂ©fendent pas du tout la pĂ©dophilie (pas mĂȘme en privĂ©, pas mĂȘme inconsciemment ou je ne sais quoi) – quand bien mĂȘme ils peuvent tirer du plaisir de cette lecture.

    Pour y réfléchir, il est préférable de comparer avec les représentations violentes, par exemple celles des jeux vidéo.
    Prendre plaisir Ă  exterminer plein d’avatars signale-t-il une sympathie pour les tueurs en sĂ©rie ? Éditer ce genre de jeu rend-il complice des tueries ? Si vous appliquez le raisonnement dĂ©ployĂ© dans cet article (la recherche d’un « jeu avec le fantasme et la permission symbolique »…), vous devez rĂ©pondre oui Ă  cette question aussi…

  2. « les lectrices et lecteurs de Bastien VivĂšs, a contrario, ne dĂ©fendent pas du tout la pĂ©dophilie » source : t’inquiĂštes frĂšre.

  3. J’ai l’impression que chacun defend don petit bout de perversion. La loi est simple : on ne promeut pas ce qui est interdit. L’inceste est interdit il n’a pas a etre promu. Le racisme n’a pas a etre promu, meme les cigarettes qui ne sont pas interdites, il est interdit de les promouvoir.
    Pour rappel le plus coupable n’est pas celui qui agit mais ceux qui ont connaissance de ces actes et les cautionnent soit en ne les denoncant pas, soit en les justifiant, les excusant ou en en faisant la promotion. A Nuremberg le « c’est pas ma faute on m’a dit de le faire, n’a rien justifié ». Il ne suffit pas d’etre pedocriminelle, il suffit d’accepter la pedocriminalitĂ© sous toute ses formes et on est un pedocriminel.

  4. A la dĂ©charge de B. VivĂšs il faut reconnaĂźtre que la BD est un art encore trĂšs jeune -peut-ĂȘtre mĂȘme infantile? ou il est difficile de dĂ©passer l’expression des Ă©motions, peut-ĂȘtre impossible mĂȘme. MĂȘme Christin et Bilal, ou Tardi et Manchette… leurs BDs sont parmi les plus proches de ce qu’on pourrait qualifier « d’intellectuelles », prĂ©cises et documentĂ©es, avec des personnages complexes, et pourtant elles restent essentiellement des tableaux de succession d’Ă©motions. Ce n’est peut-ĂȘtre pas vraiment sur la question -grotesque et bidon- du « blasphĂšme » que Charlie Hebdo vient Ă  la rescousse de B. VivĂšs mais peut-ĂȘtre plus en tant que « confrĂšre », dĂ©fendeur de la BD, quand on voit le rĂŽle central que Hara-Kiri/Charlie Mensuel et Charlie Hebdo ont jouĂ© dans la naissance de la BD en France.

  5. @Gilles: Outre le fait qu’il soit connu de tous et largement documentĂ© – ce qui est d’un intĂ©rĂȘt pĂ©dagogique certain dans une discussion aussi confuse – l’exemple des caricatures antisĂ©mites permet de recadrer un dĂ©bat polluĂ© par quinze ans de sophismes. Je comprends que les partisans de la libertĂ© d’humilier chĂšre Ă  Charlie soient catastrophĂ©s par cette comparaison, qui menace une rhĂ©torique patiemment mise au point. La caricature antisĂ©mite prĂ©sente en effet l’intĂ©rĂȘt d’offrir un point de rĂ©fĂ©rence qui reste strictement dans le mĂȘme univers graphique: celui de la satire, de l’exagĂ©ration grotesque et de la fiction – qui sont les facteurs Ă  nouveau mobilisĂ©s pour dĂ©douaner la violence des images de VivĂšs.

    Tout est-il permis dans l’art? La caricature est-elle sans limites? Le burlesque annule-t-il la nuisance d’une image? La dĂ©monstration principale qu’apporte l’iconographie antisĂ©mite, c’est que loin de faire disparaĂźtre la responsabilitĂ© sociale ou pĂ©nale, sa nature graphique et fictionnelle constitue au contraire un Ă©lĂ©ment aggravant de son effet nĂ©faste (voir Marie-Anne Matard-Bonucci, «L’image, figure majeure du discours antisĂ©mite?» https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2001-4-page-27.htm).

    Ce n’est pas le seul Ă©lĂ©ment utile. Comme la caricature antisĂ©mite, l’image pĂ©dopornographique prĂ©sente le double caractĂšre d’ĂȘtre partie prenante d’un continuum culturel qui s’étend du fantasme Ă  l’agression physique, mais aussi de constituer en elle-mĂȘme un abus en tant que reprĂ©sentation. C’est probablement le point le plus obscur pour tous ceux qui ignorent la sociologie de la culture, et se contentent de raisonner en distinguant l’acte de la reprĂ©sentation. Selon la formule consacrĂ©e, «l’image d’un crime n’est pas un crime» – mais la production ou la diffusion d’une reprĂ©sentation sont Ă©galement des actes qui, lorsqu’ils sont liĂ©s Ă  une culture criminelle telle que le racisme ou les abus sexuels sur mineurs, en sont Ă©videmment aussi des manifestations. Rectifions donc l’adage: si l’image d’un crime n’est pas le crime qu’elle reprĂ©sente, elle peut constituer un dĂ©lit autonome.

    J’ajoute que ce point est encore loin d’ĂȘtre clair sur le plan juridique. En matiĂšre de productions culturelles, le droit condamne «l’incitation» ou l’«apologie» de pratiques criminelles, mais rĂ©pugne Ă  prohiber des Ɠuvres en tant que telles – un Ă©lĂ©ment qui contribue Ă  expliquer les hĂ©sitations des tribunaux dans l’application de l’article 227-23.

  6. L’argument Ă  charge contre VivĂšs est qu’il a lui-mĂȘme reconnu, Ă  plusieurs reprises ĂȘtre excitĂ© sexuellement par de jeunes enfants, il en a mĂȘme fait l’apologie Ă  demi-mot.
    DĂšs lors que l’Ɠuvre reprĂ©sente le dĂ©sir ou les opinions de son auteur il devient difficile de parler de caricature. Comme avec un DieudonnĂ© qui utilise l’excuse du sketch pour faire dans le discours idĂ©ologique antisĂ©mite.
    Il n’est pas dĂ©lirant d’imaginer quel genre de photos trainent dans les dossiers PC de ce « brave » Bastien.

  7. @Laurent Fournier : la bande dessinĂ©e a Ă©tĂ© inventĂ©e dans les annĂ©es 1830, ce n’est pas un mĂ©dium si jeune que ça :)
    Christin, Bilal, ou Tardi et Manchette (que je n’aurais pas vraiment comptĂ© comme auteur de bande dessinĂ©e)… sont surtout des auteurs qui ont eu leur heure de gloire il y a 40 Ă  50 ans ! Sans minimiser l’importance historique des uns et des autres, il a passĂ© pas mal d’eau sous les ponts depuis, notamment avec ce qu’on nomme le « roman graphique », qui a produit des Ɠuvres saluĂ©es y compris hors de la bande dessinĂ©e, comme celles d’Art Spiegelman (prix Pulitzer), Alison Bechdel (finaliste du prix MĂ©dicis), Joann Sfar (nommĂ© aux Beaux-Arts de Paris), Catherine Meurisse (acadĂ©micienne !). Et je ne cite que les gros saucissons, le domaine est d’une grande vigueur.
    Bref, non, la bande dessinĂ©e n’est pas au stade de l’enfance !

  8. Si personne ne reproduit les dessins les plus polĂ©miques, c’est tout simplement parce qu’avant d’ĂȘtre Ă©ventuellement de la pĂ©dopornographie, c’est incontestablement de la pornographie et que c’est donc soumis Ă  un certains nombres de rĂšgles, que ça soit sur internet, ou dans la presse, conduisant Ă  ce que seul un public majeur et averti puisse y accĂ©der.
    Personne ne conteste que ces albums ne sont pas Ă  mettre entre toutes les mains ; a fortiori certainement pas en couverture d’un hebdo sur un prĂ©sentoir Ă  hauteur d’enfants, dans une story instagram ou dans une exposition tout public Ă  AngoulĂȘme.

    Quant Ă  considĂ©rer qu’une image, parce qu’elle reprĂ©sente un crime, serait plus susceptible d’ĂȘtre illĂ©gale qu’une autre : cela poserait des problĂšmes bien au-delĂ  du cas de VivĂšs (et ça priverait vraisemblablement un large public amateur de True Crime de saisissantes reconstitutions) C’est certainement une impasse tant lĂ©gislative que juridique.
    Dans une Histoire des Images, David Hockney exprime la chose certainement mieux que je ne pourrais jamais le faire, je le cite donc :

    « Selon la loi sur les enregistrements vidĂ©o de 1984 (Royaume-Uni), l’une des choses que l’on ne peut pas reprĂ©senter est l’extrĂȘme cruautĂ© envers un autre ĂȘtre humain. J’ai ri quand j’ai lu ça. J’ai pensĂ©, ce doit ĂȘtre des Ă©vĂȘques de l’Eglise d’Angleterre qui l’ont rĂ©digĂ©e. Ils ont oubliĂ© que l’image principale de l’Occident, c’est prĂ©cisĂ©ment cela : ĂȘtre trĂšs, trĂšs cruel envers une personne et la clouer sur une croix. En tout Ă©tat de cause, on pourrait avancer que le but ultime de la chrĂ©tientĂ©, c’est la RĂ©surrection, pas la Crucifixion. C’est plus difficile Ă  peindre et Ă©videmment plus difficile Ă  photographier.  »

    Si on raisonne principalement en fonction du caractĂšre criminel de ce que reprĂ©sente une image, plutĂŽt que du message qui est effectivement vĂ©hiculĂ© : on ne peut plus se contenter du simple cas de VivĂšs, il faut alors aussi se poser la question de l’Assassinat de Marat ou de celui de Holopherne par Judith … si on empruntait ce chemin, il y aurait sans doute un grand travail d’Ă©puration Ă  conduire dans la plupart des musĂ©es nationaux. Et alors on comprend aisĂ©ment pourquoi chaque censure prononcĂ©e ne peut plus ĂȘtre qu’une exception ; et qu’il est je pense, souhaitable que ça le reste.
    Ce qui n’empĂȘche en rien questionner la question du patriarcat, de la reprĂ©sentation des femmes et des enfants, dans la BD autant que dans l’Histoire de l’Art. MĂȘme si Ă©videmment, ce serait plus facile de le faire loin des rĂ©seaux sociaux, et pourquoi pas de vive voix, et pourquoi pas lors d’un festival de BD. L’Ă©poque n’est pas Ă  cette façon de confronter les points de vues : tant pis pour tous.

  9. @Anonyme: On va garder ce commentaire comme exemple de whataboutisme, ou sophisme du noyage de poisson. En niant l’Ă©vidence («éventuellement de la pĂ©dopornographie») et en mettant de cĂŽtĂ© toute interrogation sur les effets culturels de l’image, on peut s’amuser Ă  dire n’importe quoi, en dĂ©contextualisant la crucifixion pour banaliser la reprĂ©sentation de la violence. On ne saurait mieux dĂ©montrer l’intĂ©rĂȘt (et le paradoxe) de discuter une Ɠuvre sans pouvoir la montrer – une situation qui invite au bavardage mondain, oĂč l’on parle de tout et de rien, mais surtout pas de ce qu’il est prĂ©fĂ©rable d’Ă©viter de voir.

  10. L’Ă©vidence, c’est que les trois livres incriminĂ©s sont toujours en vente sans que personne (Ă  commencer par Amazon qui ne fait certainement pas grand cas de qui ouvrira le colis Ă  la rĂ©ception) n’en soit inquiĂ©tĂ© ou que ça fasse l’objet d’un signalement. La vente de contenus pĂ©dopornographiques Ă©tant illicite et sĂ©vĂšrement puni, on peut en conclure qu’au plus, ces contenus vendus seront « éventuellement » illicites, parce que dĂ©clarĂ© pĂ©dopornographique par un magistrat.

    Mais comme vous le mentionnez dans une de vos rĂ©ponses : il semble extrĂȘmement hasardeux de prĂ©dire si ces contenus seront passĂ©s au pilon prochainement.

    De ce fait, Ă  l’heure actuelle, l’oeuvre est tout Ă  fait montrable, et donc sujette Ă  dĂ©bat … mais certainement pas sur la place publique et sans prĂ©caution.
    Ce formulaire m’impose de vous communiquer mon adresse mail : libre Ă  vous de pousser la porte d’un dĂ©bat que vous souhaitez tant.

    Ce qui importe est moins la question de la crucifixion (les rapts, viols, actes de tortures, Ă©vocations zoophiles … crimes et immoralitĂ©s ne manquent pas dans l’histoire de l’art. D’ailleurs, en parlant de contexte : beaucoup d’images devenues des trĂ©sors nationaux n’avaient tout simplement pas vocation Ă  ĂȘtre montrĂ©es en public … au mĂȘme titre que les BD en question. On peut donc se poser la question de savoir si certaines ne devraient pas retourner sous des rideaux, au grĂ© des moeurs du moment.)
    Le point Ă  discuter n’est Ă©videmment pas la crucifixion, mais bien la difficultĂ© que pose la rĂ©daction d’une loi de protection des moeurs vraisemblablement prise en rĂ©action Ă  l’Ă©mergence de nouvelles techniques de productions d’images tout en Ă©pargnant des images reprĂ©sentant des violences et pourtant entrĂ©es durablement dans notre patrimoine culturel. Et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle la loi citĂ©e couvre un champ aussi large qu’imprĂ©cis … et repose par consĂ©quent Ă©normĂ©ment sur l’interprĂ©tation des juges.

  11. Le vrai sophisme, c’est travestir de vrais arguments en sophismes, comme assimiler caricatures islamophobes (se moquer de la foi et des opinions n’est pas un dĂ©lit) ?) Ă  caricatures antisĂ©mites (se moquer des gens et d’un peuple est un dĂ©lit).
    Le vrai sophisme, c’est comparer Matzneff, qui racontait les crimes qu’il commettait, Ă  VivĂšs, qui dessine des crimes imaginaires.
    Le vrai sophisme, c’est d’assimiler un contenu pĂ©dopornographique filmĂ© (crime ayant eu lieu) Ă  du contenu dessinĂ© (imaginaire et absurde).
    Le vrai sophisme, c’est prĂ©sumer que le lecteur a des pulsions ou des opinions refoulĂ©es, voire peut-ĂȘtre un violeur, et non pas qu’il est d’abord sain d’esprit. Quel mĂ©pris. Quel manque de psychologie. VivĂšs fait sourire, impressionne par sa virtuositĂ©, sa capacitĂ© Ă  (presque) se laisser emporter Ă  chaque case par un rĂ©cit toujours plus dĂ©lirant et Ă  dĂ©passer les bornes de nos sensibilitĂ©s et de nos tabous. C’est amusant, puis on passe Ă  autre chose. On ne va pas ensuite aller scruter les Ă©coliĂšres. Pas plus qu’aprĂšs avoir vu l’inceste dans une oeuvre de Dali, Picasso, Vian ou HomĂšre (4 grands spĂ©cialistes aux intentions diverses)…
    Le vrai sophisme, c’est de convoquer Polanski pour Ă©viter de citer tous les exemples qui foisonnent (voire dominent?) dans le monde de l’art sur la reprĂ©sentation de l’inceste, du meurtre, etc. et que c’est Ă  l’observateur de savoir profiter et critiquer.
    Le vrai sophisme, c’est de feindre s’Ă©tonner que les dĂ©fenseurs de VivĂšs n’en reproduisent pas ses pages les plus trashs : c’est un choix personnel de s’exposer Ă  ces images et, surtout, c’est la progression des rĂ©cits qui prĂ©pare le lecteur Ă  ces images… Les publier de but en blanc et sans contexte ni avertissement, serait totalement crĂ©tin. D’ailleurs, hypocrisie oblige, vous nous exposez ici la couverture NON masquĂ©e de la dĂ©charge mentale (sans notre consentement!).
    Il est de plus en plus inquiĂ©tant qu’au nom du lĂ©gitime principe de respect des victimes, on envisage d’enterrer la prĂ©somption de santĂ© d’esprit des lecteurs et de ne plus nous laisser profiter des rĂ©cits dĂ©lirants de Gotlib, Edika, et consorts.
    Pour finir, je vous recommande l’anthologie de la BD Ă©rotique (de BerniĂšre) avant que l’on dĂ©terre des polĂ©miques sur ses auteurs pour mieux les enterrer.

  12. @Stis: Ne pas confondre censure et débat: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre patrimoine artistique et immobilisme culturel: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre état du droit et luttes sociales: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre fiction et impunité: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre ce qui est reprĂ©sentĂ© avec comment c’est reprĂ©sentĂ©: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre érotisme et pédopornographie: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre pudibonderie et protection des victimes: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre passage Ă  l’acte et lĂ©gitimation symbolique: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre VivĂšs avec Gotlib, Gauguin ou Picasso: sophisme ou bon sens?

  13. « Le jeu avec le fantasme et la légitimation symbolique que représente sa figuration sont bien ce que recherche le public de ces productions. »

    Confondre hypothÚse et réalité : illogisme ou non-sens ?

  14. @Max: Je prends pour un compliment l’imitation de ma formule, qui vous a semble-t-il paru convaincante.

    Cela dit, on voit qu’il n’est pas si facile pour un novice d’employer efficacement ce schĂ©ma. «HypothĂšse» et «rĂ©alité» ne sont en effet opposĂ©s que pour le sens commun. La pratique scientifique articule au contraire Ă©troitement ces deux dimensions: la premiĂšre Ă©tant descriptive de la seconde, et la seconde ne pouvant ĂȘtre abordĂ©e indĂ©pendamment de la grille de lecture dĂ©finie par la premiĂšre. Toutes les notions que vous utilisez couramment pour comprendre et dĂ©crire la «rĂ©alité» – comme la rotonditĂ© de la Terre, l’ADN ou le capitalisme –, sont le fruit d’hypothĂšses Ă©laborĂ©es par des spĂ©cialistes, intĂ©grĂ©es dans le savoir commun. La lĂ©gitimation symbolique est un concept assez banal en anthropologie, en histoire des reprĂ©sentations et en sociologie de la culture.

  15. Veuillez pardonner mon ignorance Docteur, mais tant que vous ne connaĂźtrez pas les motivations rĂ©elles des lectrices et des lecteurs de Bastien VivĂšs votre rĂ©flexion ne dĂ©passera pas le stade de l’hypothĂšse.

  16. La preuve est faite qu’il est vain de tenter de dĂ©battre avec les mascus et autres amateurs de pĂ©doporn. Cela dit, la tonalitĂ© de ces commentaires documente un angle mort de mon approche. La dimension antifĂ©ministe explicite chez VivĂšs trahit une guerre culturelle qui contribue Ă  expliquer la virulence de la polĂ©mique. Ainsi, les diverses formes de dĂ©ni Ă©numĂ©rĂ©es dans mon billet, que l’on retrouve dans plusieurs commentaires ci-dessus, ne sont pas que des effets de l’ignorance, mais relĂšvent d’une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de polluer le dĂ©bat. Du coup, on comprend mieux pourquoi celui-ci a tant de mal Ă  se tenir, et pourquoi on y entend si peu les arguments fĂ©ministes. Le trollisme, obstacle toujours renouvelĂ© Ă  la confrontation des idĂ©es (Schopenhauer, stratagĂšme 18), est une forme argumentative que Habermas n’avait pas intĂ©grĂ© Ă  sa description de l’espace public


  17. Et Gunthert de rĂ©agir : « C’est curieux de dire : on veut susciter le dĂ©bat et quand il est lĂ , il ne vous convient pas, » s’insurge-t-il. « Le dĂ©bat, il faut le mener, il est toujours intĂ©ressant,  » – ASI du 07 septembre 2018

  18. Le dĂ©bat devient vraiment intĂ©ressant. La mention du fĂ©minisme l’Ă©claire d’une lumiĂšre (pour moi) nouvelle, que je n’ai trouvĂ© jusque lĂ  que dans cet article:

    https://livewire.thewire.in/gender-and-sexuality/the-fragile-sanctity-of-being-female/

    et quelques annĂ©es avant, dans le livre de Nelly Arcan (et sa prĂ©face par Nancy Huston), burqa de chair…

    Bravo Ă  AndrĂ© Gunthert d’ouvrir sur la base d’images que la plupart considĂ©reraient comme superficielles, des questions si profondes… un gouffre…

  19. En rĂ©ponse Ă  Max et Laurent: Je viens de relire par hasard mon billet intitulĂ© « Ne pas voir le sexisme » Ă  propos de la chemise du physicien de l’équipe de la mission Rosetta (datĂ© de 2014!) et ses commentaires. En dĂ©pit de l’Ă©cart des contextes (mais avec un commentateur commun!), je suis Ă©videmment frappĂ© par l’homologie de la discussion, qui porte sur la virulence et les artifices utilisĂ©s pour nier, dĂ©nigrer ou disqualifier la question initiale (la chemise est-elle ou non sexiste?). Comme l’avait dĂ©jĂ  notĂ© Schopenhauer (L’Art d’avoir toujours raison, stratagĂšme n° 18), nier, dĂ©tourner ou interrompre le dĂ©bat n’est pas y participer, c’est empĂȘcher qu’il ait lieu. Et ce qui est malheureusement limpide, c’est que ceux qui mettent toute leur Ă©nergie Ă  y faire obstacle sont les mĂȘmes: les reprĂ©sentants de la domination masculine, qui tiennent Ă  faire respecter leurs droits.

  20. § 10 : «Dans la culture populaire, il arrive que des situations rĂ©prĂ©hensibles soient reprĂ©sentĂ©es – mais Ă  condition que celles-ci fassent l’objet d’une rĂ©probation symbolique, qui se manifeste souvent Ă  travers le destin des personnages. […] La morale des histoires de VivĂšs est tout aussi limpide.»

    Ne faudrait-il pas que la derniĂšre phrase citĂ©e soit Ă  la forme nĂ©gative («La morale des histoires de VivĂšs N’est PAS tout aussi limpide.») ?

    Peut-ĂȘtre n’est-ce que moi mais autrement j’ai l’impression que cette phrase («La morale des histoires de VivĂšs est tout aussi limpide.») rentre en contradiction avec celle qui la suit immĂ©diatement dans ce mĂȘme paragraphe («Non seulement les violences sexuelles sont prĂ©sentĂ©es comme sĂ©duisantes, […], qui exempte le sujet masculin de toute culpabilitĂ© ou responsabilitĂ©.»).

  21. «N’en dĂ©plaise Ă  Riss, si la morale est ce qui permet de diffĂ©rencier le bien du mal, son usage ne se limite pas aux gardiens de la vertu. En rĂ©alitĂ©, chaque histoire propose ses valeurs et dĂ©ploie sa propre morale. »

    Je reformule: pour Riss, le terme « morale » ne renvoie qu’au puritanisme – ce qui lui permet de poser en rebelle subversif. Mais le sens de ce mot est plus gĂ©nĂ©ral, et dĂ©signe les conduites valorisĂ©es au sein d’un groupe. De ce point de vue, on peut s’intĂ©resser aux messages moralisateurs vĂ©hiculĂ©s par les fictions. Madame Bovary n’est clairement pas un Ă©loge de l’adultĂšre. De mĂȘme, les albums de VivĂšs ne condamnent manifestement pas l’inceste ni la pĂ©dophilie. Autrement dit, ces histoires comprennent bel et bien une morale, au sens d’une leçon Ă  mĂ©diter pour le lecteur.

  22. Parution aujourd’hui dans Le Monde d’un entretien croisĂ© avec la philosophe Carole Talon-Hugon (dĂ©jĂ  rencontrĂ©e en 2020 Ă  propos du CĂ©sar de Polanski): «Affaire Bastien VivĂšs: La valeur morale d’une Ɠuvre fait partie de sa valeur artistique» (propos recueillis par Marion Dupont):
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/27/affaire-bastien-vives-la-valeur-morale-d-une-uvre-fait-partie-de-sa-valeur-artistique_6159483_3232.html

    Le Monde nous informe Ă©galement de la prĂ©paration d’une tribune en dĂ©fense de VivĂšs, intitulĂ©e «L’art n’est pas la morale, la fiction n’est pas la rĂ©alité», qui sera diffusĂ©e aprĂšs le festival d’AngoulĂȘme. Carole Talon-Hugon et moi-mĂȘme rĂ©pondons par avance Ă  cet argument esthĂ©tique. Mais le plus intĂ©ressant est de constater une nette Ă©volution du dĂ©bat depuis mon billet de dĂ©cembre. La position de VivĂšs et de ses dĂ©fenseurs semble affaiblie. C’est la premiĂšre fois dans un dĂ©bat portant sur l’expression graphique que l’argumentaire « Charlie » a perdu son pouvoir de talisman.

  23. Bonjour,

    Je ne suis pas encore parvenu à me faire une opinion sur ce type de bandes dessinées mais la lecture de votre article alimente la réflexion et je vous en remercie.

    À propos de la question qui suit, je prĂ©cise au cas oĂč qu’elle est posĂ©e sans arriĂšre-pensĂ©e. Mon intention n’est pas de dĂ©tourner le dĂ©bat ; vous pouvez d’ailleurs me rĂ©pondre en privĂ© si vous prĂ©fĂ©rez.

    Outre les caricatures de Mahomet et les fantasmes pĂ©dopornographiques, y a-t-il selon vous d’autres dessins qu’il serait temps d’interdire Ă  la publication ?

    -Quid

  24. @André Gunthert merci pour votre réponse (car il me semble bien que votre message du 20 janvier répond au mien).

    C’est donc la polysĂ©mie du terme «morale» qui a gĂȘnĂ© ma comprĂ©hension :

    – Il y a la morale Ă  l’Ă©chelle de la sociĂ©tĂ© (en tant que groupe), relative Ă  un contexte historique et/ou culturel, cette mĂȘme morale que la vision personnelle de Riss rĂ©duit Ă  ses «gardiens de la vertu» ;

    – Et il y a la morale Ă  l’Ă©chelle de la fiction (en tant qu’Ɠuvre), relative Ă  cette fiction en particulier, cette mĂȘme morale qu’on pourrait remplacer par le mot «message».

    Le Madame Bovary de Flaubert s’est vu reprocher de ne pas dĂ©crire une image conforme Ă  la morale de l’Ă©poque (Ă  l’Ă©chelle de la sociĂ©tĂ©) qui condamnait l’adultĂšre, mais sa morale (Ă  l’Ă©chelle de la fiction) ne le valorise pas pour autant.

    Les albums incriminĂ©s de VivĂšs ne dĂ©crivent pas une image conforme Ă  la morale contemporaine (Ă  l’Ă©chelle de notre sociĂ©tĂ©) qui condamne l’inceste, la pĂ©dophilie et le viol, mais il y a dĂ©bat pour dĂ©terminer si sa morale (Ă  l’Ă©chelle de ses fictions) les valorise ou non, message qui ne semble pas si clair.

  25. @Quid: Je ne suis Ă  titre personnel pas favorable Ă  l’interdiction d’Ɠuvres, et certainement pas de façon gĂ©nĂ©rique. Ce qui me semble plus utile est de dĂ©battre collectivement des problĂšmes posĂ©s. Je prĂ©cise Ă©galement dans le billet ci-dessus que la question ne porte pas seulement sur un type de sujet, mais doit s’Ă©tendre Ă  son traitement narratif. Cette distinction concerne Ă©galement l’Ɠuvre de VivĂšs: trois albums ont fait l’objet de plaintes, mais l’album «Une SƓur», qui prĂ©sente Ă©galement des scĂšnes Ă©rotiques dans un contexte Ă©voquant des rapports incestueux entre mineurs, est souvent considĂ©rĂ© comme moralement acceptable, en raison d’une narration plus Ă©laborĂ©e et d’une distribution des rĂŽles qui donne moins prise Ă  la critique.

    @Nicolas B.: C’est tout Ă  fait ça! Et comme l’indique Carole Talon-Hugon dans notre entretien du Monde: «la qualification d’immoralitĂ© est difficile, et la mesure des effets moralement nĂ©gatifs l’est tout autant – de mĂȘme que celle des effets moralement positifs».

  26. @André Gunthert: Merci beaucoup pour votre réponse.

    Je n’ai pas lu de bandes dessinĂ©es de Bastien VivĂšs, en revanche j’ai lu « Joe Blow » de Robert Crumb (parue dans Zap Comix n°4, 1969). Faites-vous le mĂȘme reproche Ă  « Joe Blow » qu’Ă  « La DĂ©charge Mentale », Ă  savoir utiliser l’humour (satirique chez Crumb) comme alibi pour vĂ©hiculer un message pro-pĂ©dophilie ?

    Ce qui suit est probablement hors-sujet : Avez-vous Ă©crit sur le cas du Japon ? Ce pays qui produit des fictions graphiquement extrĂȘmement violentes et dont il me semble que les discours n’incitent pas toujours au dialogue, mais oĂč pourtant le taux de criminalitĂ©, trĂšs faible, n’a pas l’air d’en ĂȘtre affectĂ©. De ce que j’ai pu lire par le passĂ©, cela s’expliquerait notamment par un rapport Ă  l’image plus mature que dans notre sociĂ©tĂ© occidentale.
    Cela me fait me demander si, tout de mĂȘme, il ne serait pas plus raisonnable de travailler dĂšs le plus jeune Ăąge sur cette prise de recul face aux Ɠuvres d’art plutĂŽt que de modifier leur contenu en amont ou en aval.

    -Quid

  27. @Quid: Pour une remise en contexte de la réception de Joe Blow, voir notamment:
    https://cbldf.org/2013/06/obscenity-case-files-zap-comix-4/

    Joe Blow est la seule Ɠuvre de Crumb illustrant la pĂ©dopornographie. Elle suscite un dĂ©bat nourri dans les annĂ©es 1970, mais dont la configuration est sensiblement diffĂ©rente de celle d’aujourd’hui: la question des violences sexuelles sur mineurs apparait secondaire, la discussion portant principalement sur la dimension pornographique explicite (obscĂ©nitĂ©) et sur la remise en cause du modĂšle familial (inceste). Le point de vue dominant est alors celui de la majoritĂ© morale, et la mobilisation de thĂšmes subversifs s’inscrit dans un contexte de contestation politique marquĂ© Ă  gauche.

    Au-delĂ  du dĂ©bat de l’Ă©poque, on peut Ă©galement observer que l’Ɠuvre de Crumb a toujours suscitĂ© la critique du fĂ©minisme militant. Joe Blow est Ă©galement une rĂ©fĂ©rence rĂ©guliĂšrement utilisĂ©e pour appuyer les positions du camp masculiniste, selon une tactique Ă©prouvĂ©e qui consiste Ă  mobiliser l’autoritĂ© d’auteurs reconnus et Ă  mettre en avant la dimension supposĂ©e « transgressive » de la pĂ©dopornographie. Disserter sur Crumb, Sade, Gauguin ou Balthus est tout de mĂȘme plus chic que de parler d’enfants victimes d’abus sexuels.

  28. @AndrĂ© Gunthert: Ce qui me perd un peu, c’est le fait que vous dĂ©douaniez des albums comme « Rhùù Lovely » (1976) ou « Ranxerox » (1981) en expliquant que l’Ă©poque Ă©tait Ă  la transgression, tout en reprochant aux masculinistes de mettre en avant ces mĂȘmes auteurs reconnus et la dimension «supposĂ©e ‘transgressive’» de leur travail pour appuyer leur position…
    Si votre rĂ©ponse aux masculinistes est que l’on a changĂ© d’Ă©poque, alors je comprends que certaines Ɠuvres de Gotlib, Liberatore ou Crumb ne doivent plus ĂȘtre Ă©ditĂ©es aujourd’hui sans un texte introductif replaçant ces images dans leur contexte historique. Serait-ce ce que vous prĂ©conisez ?

    -Quid

  29. @Quid: FlattĂ© de me voir attribuer une capacitĂ© de prĂ©conisation! Ça m’apprendra Ă  rĂ©pondre Ă  des questions qui s’adressent plutĂŽt Ă  un moraliste qu’Ă  un observateur des pratiques culturelles. Merci de ne pas m’assimiler Ă  ce que je ne fais que dĂ©crire
 ;)

    Ce qu’on peut affirmer en tout cas, c’est que la culture ne fonctionne pas sur le mĂȘme modĂšle que le code de la route. Les Ă©diteurs ont choisi d’adjoindre un appareil critique dĂ©veloppĂ© pour la réédition de Mein K9mpf (qui n’est donc pas interdit, en dĂ©pit d’une dangerositĂ© avĂ©rĂ©e), mais il est peu rĂ©aliste d’imaginer Ă©tendre cette formule Ă  toutes les productions culturelles Ă  problĂšmes. En revanche, il me semble qu’une majoritĂ© de lecteurs de Tintin au Congo n’a plus besoin d’avertissement pour dĂ©coder le caractĂšre raciste des scĂšnes de l’album – devenu ainsi, sous l’effet d’une lecture informĂ©e, un tĂ©moignage historique de la banalitĂ© du racisme nĂ©grophobe du dĂ©but du XXe siĂšcle. Cette Ă©volution n’est pas liĂ©e Ă  l’histoire de la BD, mais Ă  la dissĂ©mination de l’antiracisme et des connaissances de la critique dĂ©coloniale. Si la question des violences sexuelles n’en est pas encore au mĂȘme stade de vulgarisation, on voit bien comment les progrĂšs de cette cause pourraient contribuer Ă  installer une lecture informĂ©e des albums que vous citez. A vrai dire, c’est dĂ©jĂ  ce Ă  quoi nous assistons, avec la polĂ©mique VivĂšs, qui invite Ă  soumettre les Ɠuvres du passĂ© Ă  un regard plus exigeant – et le cas Ă©chĂ©ant Ă  dĂ©couvrir notre propre aveuglement


Les commentaires sont fermés.